Un homme s’assied à sa table. Il ferme à moitié les yeux et laisse sa plume courir sans réfléchir à ce qu’elle écrit.
Ce n’est pas un jeu de salon. En effet, dès 1919, cette expérience donne naissance à un texte, Les Champs magnétiques, et avec lui au surréalisme, mouvement littéraire parmi les plus radicaux de l’histoire française.
Le surréalisme n’a jamais voulu décrire le monde tel qu’il est. Il a voulu écrire ce que la raison, d’habitude, empêche de dire — et j’avoue que cent ans plus tard, cette ambition me fascine encore plus que ses résultats eux-mêmes.
Un siècle plus tard, le mot « surréaliste » a fini par désigner à peu près n’importe quelle scène bizarre, un embouteillage absurde, une actualité invraisemblable. Le mouvement littéraire, lui, avait pourtant un projet beaucoup plus précis.
Comme le Parnasse ou le symbolisme avant lui, le surréalisme naît d’un rejet des formes qui l’ont précédé, mais il pousse la rupture plus loin qu’aucun mouvement français avant lui.
Ainsi, changer la manière même d’écrire, en donnant au rêve, au hasard et à l’inconscient le droit d’entrer dans la littérature sans passer par le filtre de la raison.
Des décombres de Dada à un nouveau langage
Le surréalisme ne sort pas de nulle part. Il faut d’abord revenir à un autre mouvement, plus court et plus violent, dont il hérite directement — Dada.
Des poèmes composés en tirant des mots au hasard d’un chapeau, des soirées qui tournent au chahut organisé : j’imagine sans peine la fumée, le bruit, l’électricité un peu hystérique de ces salles.
Ensuite, quand le mouvement gagne Paris vers 1920, il trouve un groupe de jeunes gens déjà prêts à tout casser : André Breton, Louis Aragon, Philippe Soupault, Paul Éluard, tous marqués par la guerre qu’ils viennent de traverser.
« Dada ne signifie rien. »
Qui était Jacques Vaché, dont Breton ne s’est jamais vraiment remis ?
Breton porte le deuil d’un ami, Jacques Vaché, mort en 1919 dans des circonstances troubles, sans doute une overdose volontaire. Il en gardera toute sa vie le goût pour un humour noir et une désinvolture absolue face aux conventions.
Pourtant, Vaché n’a presque rien publié de son vivant. C’est par ses lettres, réunies après sa mort, que Breton continuera à lui donner une place centrale dans la légende du groupe.
Breton cherche déjà autre chose
Mais casser ne suffit pas à Breton. Dès 1919, avec Soupault, il tente une expérience d’écriture qui deviendra Les Champs magnétiques : écrire vite, sans se relire, sans laisser le jugement intervenir, parfois plusieurs heures d’affilée, en se relayant comme dans une course.Le texte paraît en 1920. Or, le mot « surréalisme », lui, existe déjà : Guillaume Apollinaire l’a inventé en 1917 pour qualifier le ballet Parade, écrit avec Erik Satie et Pablo Picasso.
Breton, cependant, s’en empare et lui donne un tout autre sens. Dès lors, la rupture avec Dada se joue en 1922, au raté Congrès de Paris, censé réunir les esprits modernes de l’époque : Tzara refuse de s’y associer, Breton l’exclut du cercle.
Entre 1922 et 1924, cette période sans étiquette ni manifeste, que l’on appellera plus tard « l’époque des sommeils », voit le groupe multiplier les séances de sommeil hypnotique et les textes automatiques, Desnos en tête. Il ne reste plus qu’à donner un nom et une méthode à ce qui se prépare depuis trois ans.
1924, le Manifeste qui fonde le surréalisme, mouvement littéraire
Enfin, en octobre 1924, Breton publie le Manifeste du surréalisme. Il y définit le mouvement comme un « automatisme psychique pur », une manière d’écrire qui laisse parler la pensée sans que la raison ou la morale ne viennent la corriger.
L’influence de Freud, dont les théories sur l’inconscient et le rêve circulent alors à Paris, est directe : si le rêve dit quelque chose de vrai sur nous, pourquoi le laisser hors de la littérature ?
Le nom même du mouvement le dit : il ne s’agit pas de nier le réel, comme Dada, mais de le dépasser, d’aller au-delà — sur-réel. Certes, Breton va jusqu’à imaginer que cette écriture sans contrôle pourrait un jour résoudre les grandes questions de l’existence.
Par ailleurs, la même année s’ouvre ce Bureau, et paraît le premier numéro d’une revue. Le mouvement a désormais une adresse, un journal, un porte-parole.
À quoi ressemblait vraiment cette revue-laboratoire ?
La revue s’appelle La Révolution surréaliste. En outre, sa couverture, volontairement austère, est calquée sur celle d’une revue scientifique plutôt que sur celle d’un journal littéraire.
Alors, il ne manque plus au mouvement que ses œuvres, et elles ne tardent pas : dans les années qui suivent, livres, revues et expositions se multiplient à un rythme que peu de mouvements littéraires ont connu.
Trois piliers pour désobéir au réel
Le rêve et l’inconscient
Ainsi, le matériau premier du mouvement. En effet, les surréalistes notent leurs rêves au réveil, les racontent lors de séances collectives, les mêlent à leurs textes, convaincus que la vie éveillée et la vie rêvée n’auraient jamais dû être séparées.
Le hasard objectif
D’ailleurs, une notion que Breton développe dans Nadja en 1928 : certaines rencontres, certaines coïncidences de la rue, ne sont pas neutres. Elles répondent à un désir enfoui, comme si le hasard savait, avant nous, ce que nous cherchions.
La révolte
Le surréalisme n’est pas qu’une école d’écriture, c’est une manière de refuser un ordre : celui de la raison bourgeoise, de la morale reçue. À la fin des années 1920, plusieurs membres, dont Aragon, rejoignent le Parti communiste.
Dada et surréalisme, la même colère, deux chemins
Dada (1916-1923)
Né à Zurich pendant la guerre. Refuse l’art, le sens, la logique, jusqu’à refuser l’idée même d’un mouvement organisé.
Ne propose aucune méthode, aucune doctrine constructive : sa force est justement de tout nier, y compris lui-même. S’épuise en quelques années.
Surréalisme (1924-1969)
Naît des cendres de Dada à Paris, porté par les mêmes hommes. Ne se contente pas de détruire : il propose une méthode, une théorie, une revue.
S’organise en groupe structuré, avec ses règles et ses exclusions. Dure un demi-siècle.
Les voix qui ont fait le mouvement
Ainsi, quatre visages suffisent, je trouve, à sentir combien le groupe tenait autant à des tempéraments qu’à une doctrine commune.
André Breton
1896-1966 · Le théoricienFormé à la médecine, marqué par son passage en service psychiatrique pendant la guerre, où il lit pour la première fois les écrits de Freud.
Un théoricien plus fissuré qu’il n’y paraît
Rédige les deux manifestes, exclut ceux qui s’écartent de la ligne. Auteur de Nadja (1928).
Fuit Paris en 1941 pour New York pendant l’Occupation, il ne reviendra qu’en 1946.
Paul Éluard
1895-1952 · Le poète de l’amourPuis, publie Capitale de la douleur en 1926, recueil dédié à Gala, sa première épouse.
Que reste-t-il quand Gala s’en va ?
Gala quittera plus tard le groupe pour Salvador Dalí, un épisode qui marquera durablement Éluard.
Pourtant, il reste fidèle à l’image et au vers libre bien après sa rupture avec Breton, jusqu’à ses poèmes de la Résistance comme « Liberté ».
Louis Aragon
1897-1982 · Le passant de ParisLe Paysan de Paris (1926) fait des passages couverts de la capitale, promis à la démolition, un décor à moitié rêvé.
Comment un surréaliste devient-il stalinien ?
Puis, il rejoint le Parti communiste en 1927 et s’éloigne peu à peu du groupe, au grand dam de Breton.
Par conséquent, il deviendra un écrivain officiel du réalisme socialiste, à l’opposé de ses débuts surréalistes.
Robert Desnos
1900-1945 · Le dormeur éveilléCapable, disait-on, de parler et d’écrire des vers en état de sommeil hypnotique lors des séances du groupe, comme si le rêve dictait directement le poème.
Comment finit le dormeur éveillé ?
Résistant, il est arrêté par la Gestapo en 1944 et déporté.
Il meurt du typhus au camp de Terezín quelques semaines après la Libération, sans avoir pu rentrer. De ce destin-là, je n’arrive toujours pas à me détacher complètement.
« Sur mes cahiers d’écolier […] j’écris ton nom. »
Écrire sans filtre : l’automatisme et la poésie surréaliste
Concrètement, que fait un surréaliste devant une feuille blanche ? Il écrit vite, sans s’arrêter, sans se relire, en repoussant l’envie de corriger une phrase qui ne « veut rien dire ».
Breton et Soupault, pour Les Champs magnétiques, s’imposaient parfois sept ou huit heures d’affilée, jusqu’à l’épuisement. Ils étaient persuadés que la fatigue elle-même finissait par affaiblir le contrôle de la raison.
L’image poétique selon Reverdy
Le poète Pierre Reverdy, avant même le mouvement, avait défini l’image poétique comme le rapprochement de deux réalités éloignées : plus les deux termes sont distants, plus l’image est forte. Les surréalistes en font leur outil de travail, presque leur unique outil.La poésie surréaliste ne raconte pas, elle juxtapose. Ainsi, chez Éluard, un vers peut poser côte à côte la terre et un visage aimé sans qu’aucune logique ne relie les deux.
À vous d’essayer le principe de Reverdy : un clic rapproche deux réalités qui n’avaient rien à faire ensemble.
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En effet, c’est précisément cette absence de lien raisonné qui produit l’émotion, à mon sens plus sûrement qu’une belle rime n’aurait pu le faire. On est loin de l’alexandrin classique et de sa musique réglée.
Ici, le vers cherche d’abord l’image qui surprend, quitte à sacrifier la clarté du sens. Lire un poème surréaliste, c’est accepter qu’un vers reste obscur au premier passage, et laisser l’image travailler seule, à son propre rythme.
Face à des vers pareils, les outils d’analyse littéraire habituels doivent d’ailleurs s’adapter : on n’y cherche plus un sens caché à décoder, mais l’effet que produit le rapprochement lui-même.
« J’ai tant rêvé de toi que tu perds ta réalité. »
Le surréalisme a-t-il traversé l’Atlantique ?
Cette méthode franchira les frontières bien après la dissolution du groupe parisien. Dans les années 1950, les poètes américains de la Beat Generation, Allen Ginsberg en tête, revendiqueront à leur tour un flux de conscience écrit sans retenue.
Bref, une manière d’écrire en droite ligne de ce que Breton et Soupault avaient tenté trente ans plus tôt, rue Fontaine.
Le cadavre exquis, quand plusieurs mains écrivent un seul poème
Le groupe invente vers 1925 un jeu qui deviendra une méthode à part entière : le cadavre exquis. On plie une feuille de papier, chacun écrit un mot ou un bout de phrase sans voir ce que les autres ont écrit avant lui, puis on déplie.
D’ailleurs, la toute première phrase obtenue par ce procédé donne son nom au jeu : « Le cadavre exquis boira le vin nouveau. » Pourtant, aucun des participants n’a voulu dire cela.
C’est justement le principe : plusieurs mains, aucune intention d’ensemble, et pourtant une phrase qui semble signifier quelque chose. Le hasard objectif appliqué à l’écriture collective.
Et si le cadavre exquis se dessinait au lieu de s’écrire ?
Le jeu se décline vite en version dessinée : chacun trace une partie d’un corps sur une portion cachée du papier, une tête, un torse, des jambes, avant de plier et de faire circuler la feuille.
Ainsi, le résultat, souvent absurde, devient une petite œuvre collective qu’aucun des participants n’aurait pu imaginer seul. On oublie parfois que ce goût du jeu occupait, dans les soirées surréalistes, une place aussi centrale que l’écriture automatique elle-même.
Du texte à la toile, le rêve peint
Le mouvement reste d’abord une affaire de mots, mais il ne tarde pas à gagner les ateliers de peintre. Par exemple, Yves Tanguy, qui rejoint le groupe en 1925 sans formation artistique préalable, peint des paysages sans nom.
En effet, des formes molles y flottent sur un sol qui n’existe nulle part, sous une lumière qui ne vient d’aucune direction précise. Je pourrais regarder ce genre de toile pendant de longues minutes sans jamais réussir à la nommer, et c’est peut-être tout le but.
D’autres suivront ce chemin, chacun à sa manière : Max Ernst et ses collages qui font se rencontrer des images qui n’auraient jamais dû se croiser, René Magritte et ses évidences qui se dérobent au moment où l’on croit les saisir.
Salvador Dalí, lui, peint des montres qui fondent. Tous cherchent, avec le pinceau, ce que Breton cherchait avec la plume : une image qui échappe au contrôle de la raison.
Rien à voir, en revanche, sur ce point, avec le souci d’exactitude qui animait le naturalisme quelques décennies plus tôt : là où Zola voulait décrire le réel avec précision, les surréalistes voulaient s’en échapper.
Pourquoi Breton a-t-il banni Dalí du groupe ?
Cependant, Breton finit par s’agacer du goût de Dalí pour l’argent et de sa complaisance envers Franco.
Il l’exclut du groupe en forgeant contre lui une anagramme moqueuse restée célèbre : « Avida Dollars ».
« La beauté sera CONVULSIVE ou ne sera pas. »
De 1919 à 1969, cinquante ans de ruptures
Enfin, pour resituer ce demi-siècle dans l’ensemble de l’histoire littéraire française, notre frise chronologique de la littérature française replace le surréalisme aux côtés des mouvements qui l’ont précédé et suivi.
Pour prolonger la lecture
Ainsi, cinq livres suffisent à peu près à parcourir le mouvement de bout en bout, de sa naissance théorique à ses voix les plus personnelles. Envie d’éditer votre propre recueil dans cet esprit ? Notre guide des maisons d’édition de poésie recense celles qui publient encore ce genre de texte.
Manifestes du surréalisme
André Breton, 1924-1930Les deux textes fondateurs, réunis en édition de poche. Le point de départ obligé pour qui veut lire le mouvement dans les mots de son théoricien.
Nadja
André Breton, 1928Récit d’une rencontre réelle, entre roman et essai, où se déploie la théorie du hasard objectif.
Capitale de la douleur
Paul Éluard, 1926Le recueil qui installe Éluard comme le grand poète de l’amour et de l’image surréaliste.
Le Paysan de Paris
Louis Aragon, 1926Une déambulation dans les passages couverts parisiens, entre reportage et rêverie.
Corps et biens
Robert Desnos, 1930Notamment, recueil qui rassemble les poèmes nés des séances de sommeil hypnotique, dont le fameux « Les Espaces du sommeil ».
Le rêve sans réponse, un héritage jusqu’au cinéma
Ce qui me touche, dans le surréalisme, ce n’est pas seulement l’histoire du mouvement. C’est ce qu’il a rendu possible après lui, bien au-delà de la littérature.
Or, avant Breton et les siens, une image dans un texte devait, presque toujours, vouloir dire quelque chose de précis : on pouvait l’expliquer, la ramener à un sens, la refermer.
Le surréalisme a débridé cette contrainte. Il a autorisé des œuvres où l’image du rêve reste posée là, sans réponse, parce que cette réponse ne peut venir que de vous, de ce que vous y projetez.
Pas même de son auteur.
L’héritage hollywoodien : Lynch et le symbole sans clé
Vous avez peut-être déjà ressenti ça devant un film, sans jamais avoir lu une ligne de Breton ni entendu parler du hasard objectif. Hollywood a hérité de cette liberté, souvent sans la revendiquer.
David Lynch en est, pour moi, l’héritier le plus direct : dans Mulholland Drive ou Twin Peaks, les symboles s’accumulent, un rideau rouge, une clé bleue, un homme derrière un diner. En effet, aucun d’entre eux ne se referme jamais sur une explication unique.
Cliquez sur un symbole. Recliquez : la réponse changera. C’est précisément le principe.
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Chacun repart avec sa propre clé de lecture, exactement comme le voulaient les surréalistes devant un cadavre exquis.
Nolan, une ambiguïté plus maîtrisée
Christopher Nolan va moins loin, et c’est très bien ainsi.
Dans Inception, le rêve garde une architecture, des règles, presque une mécanique d’ingénieur. Et pourtant le film choisit, à la toute fin, de ne pas trancher.
La toupie tourne encore quand l’écran devient noir.
À vous de décider si elle tombe.
C’est peut-être ça, la trace la plus durable du surréalisme : pas un style qu’on imite, pas une école qu’on enseigne, mais cette permission donnée à l’art de rêver sans avoir à se justifier devant qui que ce soit.
Cent ans plus tard, elle circule encore, d’un cadavre exquis inventé rue Fontaine jusqu’à une toupie qui tourne, indéfiniment, sur un écran de cinéma. Vous pouvez fermer ce livre, ou ce film, sans réponse.
C’est peut-être là, justement, qu’il commence vraiment à vous appartenir.




