En bref
Un romancier qui gagne des fortunes avec ses feuilletons décide un matin de se faire bâtir un palais. Pas une maison de campagne raisonnable : un château Renaissance en miniature, posé sur une colline qui domine la Seine, entouré de cascades et flanqué d’un second castel gothique bâti au milieu d’un étang. C’est l’histoire du château de Monte-Cristo, la demeure qu’Alexandre Dumas s’est offerte au Port-Marly, dans les Yvelines, entre 1844 et 1847. Une folie au sens propre du terme, celle des architectes du XVIIIe siècle : une maison de plaisance conçue pour l’étonnement plus que pour l’usage. Elle se visite aujourd’hui, à une vingtaine de kilomètres de Paris.
Un château payé par les Mousquetaires
En 1844, Alexandre Dumas n’a plus rien à prouver au théâtre. Il se tourne alors vers la presse, qui vit son âge d’or, et vers une forme neuve : le roman-feuilleton, publié en tranches dans les quotidiens. Dans le sillage d’Eugène Sue et de ses Mystères de Paris, il lance dans le journal Le Siècle Les Trois Mousquetaires. Le succès est immédiat, colossal, et il enchaîne aussitôt avec Le Comte de Monte-Cristo. Les deux romans le rendent riche presque du jour au lendemain, après des années de dettes.
Derrière cette pluie d’or, il y a une machine. Le roman-feuilleton se paie à la ligne, se lit chaque matin et ne souffre pas de retard : Dumas travaille à un rythme quasi industriel, entouré de collaborateurs. Le plus important, Auguste Maquet, fournit trames historiques et brouillons que le maître réécrit, ranime et signe seul. L’atelier tourne à plein régime et alimente plusieurs journaux à la fois. Cette production en série, admirée du public et raillée par les concurrents qui parlent de « fabrique de romans », finance très concrètement chaque pierre de Monte-Cristo. Le château est le monument d’une littérature devenue affaire de tirages et de colonnes de presse autant que de talent.
Avec cet argent frais, Dumas veut une maison à la campagne, du côté de Saint-Germain-en-Laye où il réside déjà. C’est au cours d’une promenade dans la forêt de Marly qu’il repère le lieu : un coteau planté de vignes, en surplomb de la Seine, au Port-Marly. Il l’achète et le baptise sa « réduction du paradis terrestre ». Le nom du domaine, lui, viendra du roman qui a payé les travaux : le château de Monte-Cristo, en hommage à Edmond Dantès et à sa vengeance.
Hippolyte Durand et le pari de la glaise
Pour dessiner ce rêve, Dumas fait appel à l’architecte Hippolyte Durand. La commande tient en quelques phrases, et la légende a retenu leur échange. L’écrivain veut un parc à l’anglaise, un château Renaissance et, face à lui, un pavillon gothique entouré d’eau ; il réclame des cascades là où coulent des sources. L’architecte objecte que le sol est un fond de glaise et que les bâtiments vont glisser. Réponse de Dumas : qu’on creuse jusqu’au tuf, qu’on bâtisse deux étages de caves et d’arcades. Durand le prévient que cela coûtera quelques centaines de milliers de francs. « Je l’espère bien ! », rétorque le romancier.
Les travaux avancent vite. Le parc de neuf hectares est aménagé à l’anglaise, avec pelouses, grottes, rocailles, bassins et rivières, en jouant du relief de la colline. Là où André Le Nôtre imposait à la nature la rigueur d’un axe et la symétrie du jardin à la française à Versailles, Dumas choisit exactement l’inverse : le pittoresque, l’irrégulier, l’illusion du hasard. Deux siècles séparent les deux hommes, et deux idées opposées de ce qu’un jardin doit faire à celui qui le traverse.
Une « bonbonnière » néo-Renaissance
La maison s’élève sur trois étages au-dessus d’un rez-de-chaussée et de caves. Ces sous-sols ne sont pas anecdotiques : ils abritent les cuisines, pièces centrales pour un Dumas gastronome et cuisinier passionné, auteur d’un Grand Dictionnaire de cuisine. Tout le reste de la demeure est un manifeste de pierre. Les façades sont sculptées jusqu’à saturation, et chaque motif raconte l’homme : l’Histoire, les Arts et la Nature s’y déclinent en guirlandes de fleurs, en angelots, en instruments de musique, en armes et en un bestiaire d’animaux fantastiques.
Au fronton de chaque fenêtre du rez-de-chaussée, un médaillon porte le visage d’un auteur dramatique, de l’Antiquité à l’époque de Dumas : une galerie de maîtres à laquelle le romancier s’agrège discrètement. Au-dessus de la porte d’entrée, le blason de la famille Davy de la Pailleterie, dont il descend, affiche trois aigles et la devise personnelle de l’écrivain, « J’aime qui m’aime ». Ses initiales, deux D et un A entrelacés, ferment les œils-de-bœuf des deux tourelles. La maison est signée partout, comme un livre.
Quelques-uns des visages sculptés sur les façades. Domaine public / Wikimedia Commons
La maison
Un château néo-Renaissance à trois étages, aux façades entièrement sculptées de motifs empruntés à l’Histoire, aux Arts et à la Nature.
Le château d’If
Un cabinet de travail gothique bâti sur une île artificielle, cerné par l’eau et gravé des titres des œuvres de Dumas.
Le parc
Neuf hectares dessinés à l’anglaise, avec grottes, cascades et bassins qui épousent le relief de la colline sur la Seine.
À l’intérieur, le rez-de-chaussée réunit les salons et la salle à manger. Au premier étage se trouvaient la chambre, la bibliothèque, le cabinet de toilette et la pièce la plus étonnante de la maison : le salon mauresque. Dumas l’avait fait décorer par deux artisans tunisiens, Hadji Younis et son fils Mohammed, attachés au Bey de Tunis, qu’il avait ramenés d’un de ses voyages en Afrique du Nord. Plâtres ciselés, entrelacs, inscriptions : une pièce entière transportée d’un autre monde au milieu des Yvelines.
Le mobilier, disparate, tenait du cabinet de curiosités : chaque objet renvoyait à un souvenir de voyage. L’ensemble, éclatant et surchargé, laissa une impression durable sur les visiteurs. Balzac, qui n’était pas tendre avec son rival en gloire et en tirages, résuma la chose dans une lettre restée fameuse.
« Une des plus délicieuses folies qu’on ait faites. C’est la plus royale bonbonnière qui existe. »
Le château d’If, un cabinet de travail sur une île
À quelques mètres de la maison, en surplomb, Dumas fait édifier un second bâtiment sur une île artificielle, reliée à la berge par une petite passerelle de pierre. C’est un castel néo-gothique de deux étages, en briques rouges et pierre blanche, qu’il baptise le château d’If, du nom de la prison où croupit Edmond Dantès dans Le Comte de Monte-Cristo. La référence est un clin d’œil : l’écrivain s’enferme volontairement dans sa « prison » pour écrire, à l’écart de la maison et de ses invités.
Les murs sont gravés des titres de ses œuvres — on en compte quatre-vingt-huit — comme un catalogue de pierre de son travail. Devant l’entrée, une statue de chien dans sa niche porte l’inscription latine Cave canem, « prends garde au chien ». Le rez-de-chaussée servait de cabinet de travail, l’étage de pièce de repos. C’est là, au calme, à quelques pas de la fête permanente qu’était Monte-Cristo, que Dumas alignait les pages de sa production hors norme.
Alexandre Dumas (1802-1870)
Dramaturge puis maître du roman-feuilleton, Dumas domine l’édition populaire de son siècle avec Les Trois Mousquetaires et Le Comte de Monte-Cristo. Dépensier autant que prolifique, il conçoit Monte-Cristo comme le décor de sa gloire — et le perdra aussi vite qu’il l’a bâti. Petit-fils d’un noble normand et d’une esclave de Saint-Domingue, il appartient à la génération romantique qui bouscule alors la littérature française.
La crémaillère et la chute
Le 25 juillet 1847, Dumas inaugure son domaine par une pendaison de crémaillère devenue proverbiale. On raconte qu’une cinquantaine d’invitations seulement furent envoyées, mais que six cents personnes se pressèrent dans le parc. L’anecdote dit tout du personnage : la générosité sans compter, l’appétit de fête, le goût du grandiose. Le château vivait au rythme d’une cour, ouverte aux amis, aux profiteurs et aux inconnus.
La fête sera brève. La révolution de 1848 change la donne : le Théâtre-Historique que Dumas avait fondé fait faillite, et l’écrivain se retrouve criblé de dettes. Dès mars 1849, il doit vendre Monte-Cristo pour 31 000 francs or, une somme dérisoire au regard de ce que le domaine lui avait coûté. Il parvient à l’occuper encore jusqu’en 1851, grâce à un nouveau propriétaire qui n’est qu’un prête-nom. Puis il s’en va. Le mobilier extraordinaire est dispersé aux enchères pour éponger les dettes ; il n’en restera rien.
Des dates qui font une vie de château
De la démolition au musée
Après le départ de Dumas, le domaine entre dans un long déclin. De 1851 à 1894, faute d’entretien, il se délabre et change plusieurs fois de mains. En 1894, un industriel qui a fait fortune dans la fabrication de dynamos, Hippolyte Fontaine, le rachète, lui rend son éclat et l’équipe de l’électricité. Mais après lui, l’abandon reprend. Le château traverse le XXe siècle comme une ruine oubliée.
En 1969, son dernier propriétaire, une société immobilière, projette de le raser pour construire quatre cents logements. C’est l’historien et académicien Alain Decaux qui sonne l’alarme : il fonde la Société des amis d’Alexandre Dumas pour empêcher la démolition. La mobilisation porte ses fruits. En 1970, trois communes — Le Port-Marly, Marly-le-Roi et Le Pecq — s’associent pour acquérir le domaine et lancer sa restauration. Le salon mauresque, joyau fragile, sera remis en état grâce au mécénat du roi du Maroc Hassan II.
Le château, ses façades, ses toitures, son salon mauresque et le petit château d’If sont classés au titre des monuments historiques ; l’ensemble du domaine bénéficie aujourd’hui d’une protection globale. En 1994, le musée ouvre enfin ses portes, avec pour mission de faire revivre son illustre occupant. Le lieu porte désormais le label Musée de France et figure parmi les « Maisons des illustres » distinguées par le ministère de la Culture. La démolition annoncée s’est muée en résurrection.
Visiter Monte-Cristo aujourd’hui
Le domaine se découvre en deux temps : une promenade dans le parc, qui domine la vallée de la Seine, et la visite de la maison, dont on parcourt les salons, la bibliothèque et le fameux salon mauresque. Le château d’If, sur son île, se voit depuis le sentier. Un audioguide accessible par QR code permet d’écouter, dans le parc, des commentaires sur l’histoire des lieux ; il suffit d’apporter ses écouteurs. Certains dimanches, des visites guidées et des interventions théâtralisées, avec comédiens en costume, animent le domaine.
Repères pratiques
- Adresse : chemin du Haut des Ormes, Le Port-Marly (Yvelines), à une vingtaine de kilomètres de Paris.
- Ouverture : en haute saison, tous les jours sauf le lundi ; les horaires peuvent varier en cas de forte chaleur.
- Parking : gratuit pour les visiteurs, l’accès se faisant par les parkings voisins de la clinique de l’Europe.
- Animations : visites guidées les 2e et 3e dimanches du mois, interventions théâtralisées le dernier dimanche.
- Bon à savoir : tarifs et horaires détaillés évoluent au fil de la saison, à vérifier sur le site officiel du château avant de partir.
Pour aller plus loin
Le meilleur prolongement d’une visite reste la lecture des romans qui ont financé la pierre. Ceux qui veulent replacer Dumas dans son siècle pourront relire les caractéristiques du romantisme auquel il appartient, revoir la poésie de son ami Victor Hugo, ou emprunter une méthode d’analyse littéraire pour aborder autrement le roman-feuilleton.
Le Comte de Monte-Cristo
Le roman de la vengeance d’Edmond Dantès, qui a donné son nom au château et payé une partie des travaux.
Les Trois Mousquetaires
Le feuilleton triomphal du Siècle, point de départ de la fortune éphémère du romancier.
Mes Mémoires
Le récit, par l’intéressé, de sa vie, de ses fêtes et de ses excès — le contexte intime de Monte-Cristo.
Alexandre Dumas
La biographie de référence, par le grand spécialiste français de l’écrivain.
Un paradis qui n’a pas dit son dernier mot
Dumas voulait une « réduction du paradis terrestre » et il l’a eue, quelques étés seulement, avant que la ruine ne l’en chasse. Le château, lui, a tenu bon là où la fortune de son bâtisseur s’est effondrée : il a survécu à l’abandon, aux marchands, aux bulldozers, pour redevenir ce qu’il n’avait cessé d’être au fond — un décor de roman. On y entre aujourd’hui comme dans un chapitre : la façade signée, la prison de pierre au milieu de l’eau, le salon venu d’ailleurs. Rien n’y est raisonnable, et c’est bien pour cela qu’on continue d’y monter. Le comte de Monte-Cristo disait « attendre et espérer » ; son château, patiemment, a fait les deux.


