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Le Café de Flore, ou comment un café de Saint-Germain est devenu une adresse littéraire

De Maurras à Sartre, d'Apollinaire au Prix de Flore : l'histoire du café de Saint-Germain-des-Prés où la littérature française s'écrit depuis 1885.

Le Café de Flore, 172 boulevard Saint-Germain à Paris

Le Café de Flore, à l’angle du boulevard Saint-Germain et de la rue Saint-Benoît. Photo Marie Thérèse Hébert & Jean Robert Thibault — CC BY-SA 2.0 / Wikimedia Commons

Il y a, au 172 boulevard Saint-Germain, un angle de rue où se sont croisés en moins d’un siècle un royaliste d’extrême droite, l’inventeur du mot « surréaliste », un couple de philosophes qui y tenait bureau douze heures par jour, et un romancier mondain qui y a fondé un prix littéraire. Le Café de Flore n’a jamais été un salon : c’est un café ordinaire, avec des banquettes et des garçons en tablier, dont le premier étage a servi de laboratoire à des idées qui ne se ressemblaient pas. Je vous propose d’en suivre le fil, de la Troisième République à aujourd’hui.

Le Café de Flore est un café-restaurant parisien situé au 172 boulevard Saint-Germain, dans le 6e arrondissement, à l’angle de la rue Saint-Benoît. Apparu vers 1885, il tire son nom d’une statue de Flore, déesse romaine des fleurs. Il a abrité la fondation de l’Action française en 1899, puis l’invention du mot « surréaliste » en 1917. Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir y ont travaillé quotidiennement à partir de 1939. Il accueille depuis 1994 le Prix de Flore.

Une précision avant de commencer, parce que la confusion est fréquente. Il existe aussi un film québécois intitulé Café de Flore, réalisé par Jean-Marc Vallée en 2012. Ce n’est pas notre sujet ici. Nous parlons du café.

En bref

1885Apparition du café
172boulevard Saint-Germain, Paris 6e
1917Le mot « surréaliste » naît en terrasse
1994Création du Prix de Flore
Fiche d’identité
Adresse172, boulevard Saint-Germain, 75006 Paris (angle rue Saint-Benoît)
QuartierSaint-Germain-des-Prés, 6e arrondissement
MétroSaint-Germain-des-Prés (ligne 4)
Ouverture1885 selon la plupart des sources ; 1887 selon d’autres
Origine du nomUne sculpture de Flore, déesse romaine des fleurs et du printemps, située de l’autre côté du boulevard
StyleArt déco — banquettes rouges, boiseries, miroirs
PropriétairesPaul Boubal à partir de 1939 ; Miroslav et Colette Siljegovic depuis 1984
Prix littérairePrix de Flore, décerné chaque novembre depuis 1994
Café voisinLes Deux Magots, 6 place Saint-Germain-des-Prés

Repères chronologiques

  • 1885Le café apparaît boulevard Saint-Germain et prend le nom d’une statue de Flore.
  • 1899Charles Maurras fonde la Revue d’Action française au premier étage.
  • vers 1913Apollinaire et André Salmon transforment le rez-de-chaussée en salle de rédaction.
  • 1917Apollinaire, Breton et Aragon forgent le mot « surréaliste » en terrasse.
  • années 1930Bataille, Queneau, Leiris, Picasso, Giacometti et la bande des frères Prévert s’y retrouvent.
  • 1939Paul Boubal, bougnat, rachète le Flore.
  • années 1940Sartre et Beauvoir en font leur « siège social ».
  • 1984Miroslav et Colette Siljegovic rachètent le Flore et la Closerie des Lilas.
  • 1994Frédéric Beigbeder et Carole Chrétiennot créent le Prix de Flore.

Un café né d’une statue, boulevard Saint-Germain

Le Flore ouvre quelques années après les débuts de la Troisième République, à l’angle de la rue Saint-Benoît. Le quartier n’a alors rien de la vitrine intellectuelle qu’il deviendra. Le boulevard est récent, puisqu’il vient d’être percé sous Haussmann. Et Saint-Germain-des-Prés reste un faubourg d’imprimeurs, d’éditeurs et d’étudiants.

Pourquoi ce café s’appelle-t-il « de Flore » ?

Le nom ne vient pas d’un fondateur ni d’une enseigne fantaisiste. Il vient d’une sculpture représentant Flore, déesse romaine des fleurs et du printemps, qui se dressait de l’autre côté du boulevard. Le café a pris le nom de ce qu’il avait sous les yeux. C’est une origine modeste, et je la trouve plus juste que les légendes qu’on lui prête parfois.

Ses premiers habitués sont déjà des écrivains. Joris-Karl Huysmans et Remy de Gourmont y viennent à la fin du siècle, alors que le lieu n’a encore aucune réputation particulière. Personne n’a décrété la vocation littéraire du Flore : elle s’est installée par habitude.

1885 ou 1887 ? Une date qui ne fait pas consensus

Si vous cherchez la date d’ouverture, vous trouverez les deux. La notice encyclopédique française donne 1887 dans sa fiche signalétique et 1885 dans son texte. Cela vous dit assez l’état de la documentation. On tenait rarement avec rigueur les archives d’un café de quartier au XIXe siècle. Et le Flore n’a commencé à intéresser les historiens que bien après être devenu célèbre. Je retiens 1885, qui est la date la plus couramment avancée, en vous signalant qu’elle n’est pas établie avec certitude.

Le Café de Flore boulevard Saint-Germain vers 1900, terrasse et façade
Le Café de Flore vers 1900. Auteur anonyme — Domaine public / Wikimedia Commons

1899 : l’Action française naît au premier étage

C’est le chapitre que les articles d’ambiance passent sous silence, et il me semble pourtant impossible à contourner. À la fin du XIXe siècle, Charles Maurras s’installe au premier étage du Flore. Il y rédige un livre qui porte le nom du lieu : Au signe de Flore. Ce n’est pas une anecdote de terrasse. C’est à cet étage que la Revue d’Action française voit le jour, en 1899. C’est là aussi qu’en 1900 Maurras rencontre Jacques Bainville, qu’Henri Vaugeois avait entraîné jusque-là.

Autrement dit, un mouvement nationaliste et royaliste s’est structuré dans une salle de café de Saint-Germain-des-Prés. Au-dessus des tables où l’on servait des demis. Il pèsera sur la vie politique française pendant un demi-siècle. Quarante ans plus tard, le même établissement abritera Sartre. Le premier étage du Flore aura logé successivement l’extrême droite maurrassienne et l’existentialisme, sans que rien dans les murs ne change.

Le Flore n’a jamais eu de ligne. Il a eu des locataires.

1917 : le mot « surréaliste » naît sur la terrasse

Vers 1913, un voisin prend ses habitudes au rez-de-chaussée : Guillaume Apollinaire. Il ne s’y installe pas en client, il s’y installe en rédacteur. Avec son ami André Salmon, il transforme la salle du bas en salle de rédaction. La revue Les Soirées de Paris y naîtra. Apollinaire y donne rendez-vous à heures fixes, comme on tiendrait un bureau.

Puis vient 1917. Sur la terrasse du Flore, Apollinaire discute avec André Breton et Louis Aragon. C’est au cours de ces conversations qu’ils forgent le mot « surréaliste », en même temps que s’esquisse le mouvement qui allait sortir du dadaïsme. J’ai consacré un article entier au surréalisme comme mouvement littéraire, si vous voulez suivre ce fil jusqu’à son terme. La filiation poétique qui mène Apollinaire jusque-là passe par le symbolisme.

Un mot inventé à une table de café a rarement autant voyagé.

Explorateur — qui était au Flore, et quand ?

Un café de quartier qui reçoit déjà des écrivains

Le Flore n’est encore qu’un établissement parmi d’autres sur un boulevard neuf. Sa clientèle littéraire s’installe sans intention.

  • Joris-Karl Huysmans — romancier, l’un des tout premiers habitués recensés.
  • Remy de Gourmont — critique et écrivain, figure du milieu symboliste.
  • Charles Maurras — installé au premier étage, il y écrit Au signe de Flore et y fonde la Revue d’Action française en 1899.
  • Jacques Bainville — historien, rencontré par Maurras au Flore en 1900.
Le rez-de-chaussée devient une salle de rédaction

Apollinaire s’approprie le bas du café, et la terrasse voit naître un mot promis à une longue carrière. Dans les années 1930, le Flore attire toute une famille d’artistes.

  • Guillaume Apollinaire et André Salmon — ils font du rez-de-chaussée leur bureau ; la revue Les Soirées de Paris y naît.
  • André Breton et Louis Aragon — en terrasse en 1917, au moment où naît le mot « surréaliste ».
  • Écrivains : Georges Bataille, Robert Desnos, Léon-Paul Fargue, Raymond Queneau, Michel Leiris.
  • Peintres et sculpteurs : André Derain, Diego et Alberto Giacometti, Ossip Zadkine, Pablo Picasso accompagné de Dora Maar.
  • Cinéma et théâtre : Jean Grémillon, Marcel Carné, Serge Reggiani, Roger Blin, Sylvia Bataille, la bande des frères Prévert, Jean-Louis Barrault et sa troupe.
Le café devient un bureau

Paul Boubal rachète l’établissement en 1939 et y attire l’élite intellectuelle qui fera la réputation durable du lieu. Plusieurs cercles y cohabitent sans se parler.

  • Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir — ils en font leur « siège social » et y travaillent onze heures par jour.
  • Emil Cioran — habitué, il n’adresse jamais la parole à Sartre, qu’il tient pour un « entrepreneur d’idées ».
  • Eugène Ionesco et Benjamin Fondane — le cercle roumain de Paris.
  • Simone Signoret — encore inconnue, son ami Claude Jaeger l’y amène en mars 1941.
De lieu de travail à lieu de mémoire

Le Flore change de statut : on n’y vient plus pour écrire, on y vient parce que d’autres y ont écrit. Il entre dans les chansons, les films et les prix littéraires.

  • Miroslav et Colette Siljegovic — ils rachètent le Flore en 1984, ainsi que la Closerie des Lilas.
  • Jean-Jacques Sempé — habitué du lieu, le café reproduit son dessin sur ses nappes en papier.
  • Frédéric Beigbeder et Carole Chrétiennot — ils créent le Prix de Flore en 1994, avec Françoise Sagan pour marraine.
  • Étienne Daho, Renaud, Matthew Herbert — parmi ceux qui ont mis le Flore en musique.

Qui a fréquenté le Café de Flore ?

Quatre générations d’écrivains et d’artistes ont fréquenté le Café de Flore.

  • Fin du XIXe siècle : Joris-Karl Huysmans et Remy de Gourmont.
  • 1899 : Charles Maurras y fonde l’Action française.
  • Autour de 1917 : Guillaume Apollinaire, André Breton et Louis Aragon.
  • Années 1930 : Georges Bataille, Raymond Queneau, Michel Leiris, Pablo Picasso et Alberto Giacometti.
  • À partir de 1939 : Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Emil Cioran et Eugène Ionesco.

Cette liste dit quelque chose que la légende gomme. Le Flore n’a pas été le café d’une chapelle, mais celui d’un quartier. Car des gens qui se détestaient parfois s’y asseyaient à quinze mètres les uns des autres. L’explorateur ci-dessus vous permet de suivre ces générations une par une.

A
Guillaume Apollinaire
Poète

Il tenait le rez-de-chaussée comme un bureau et y recevait à heures fixes. C’est autour de lui qu’apparaît, en 1917, le mot qui nommera le surréalisme.

C
Emil Cioran
Philosophe

Habitué du lieu, il n’a jamais adressé la parole à Sartre, qu’il tenait pour un « entrepreneur d’idées ». Deux tables, deux mondes.

P
Pablo Picasso
Peintre

Dans les années 1930, il y vient avec Dora Maar, au milieu d’un carré d’artistes où l’on croise aussi Derain, Zadkine et les frères Giacometti.

Sartre et Beauvoir : « nous étions au Flore chez nous »

En 1939, un bougnat nommé Paul Boubal (1908-1988) rachète l’établissement, qu’il tiendra jusqu’en 1983. C’est lui qui attire l’élite intellectuelle dont le Flore tirera sa réputation durable. Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir en font ce que Sartre appellera lui-même leur siège social. Et sa description de leurs journées est la meilleure définition du lieu que je connaisse.

« Nous nous y installâmes complètement : de neuf heures du matin à midi, nous y travaillions, nous allions déjeuner, à deux heures nous y revenions et nous causions alors avec des amis que nous rencontrions jusqu’à huit heures. Après dîner, nous recevions les gens à qui nous avions donné rendez-vous. Cela peut vous sembler bizarre, mais nous étions au Flore chez nous. »

— Jean-Paul Sartre

Onze heures par jour dans un café. Il faut se rappeler ce que valait une salle chauffée, dans le Paris de ces années-là. Le café n’était pas un décor : c’était un bureau que l’on payait en consommations. Une chambre d’hôtel du quartier ne se chauffait pas ; la salle du Flore, si. Beaucoup de pages écrites à Saint-Germain-des-Prés doivent moins au génie du lieu qu’à son poêle.

Ce détail matériel explique aussi la sociologie des tables. On ne venait pas au Flore pour être vu, mais pour tenir la journée. Les rencontres se faisaient parce que les mêmes personnes revenaient au même endroit aux mêmes heures. Autour de Sartre et Beauvoir passent ainsi des figures qui n’étaient alors personne. La jeune Simone Signoret, encore inconnue, y est amenée par son ami Claude Jaeger en mars 1941.

Une chose me frappe dans cette période : le Flore abritait simultanément des gens qui s’ignoraient farouchement. Emil Cioran y avait ses habitudes et n’a jamais adressé la parole à Sartre, qu’il tenait pour un « entrepreneur d’idées ». Eugène Ionesco et Benjamin Fondane faisaient partie du même cercle roumain. Trois ou quatre mondes intellectuels cohabitaient dans quarante mètres carrés, séparés par rien d’autre que le choix d’une banquette.

Terrasse du Café de Flore à Saint-Germain-des-Prés en 1965
La terrasse du Café de Flore en 1965, photographiée par Willem van de Poll. Nationaal Archief — CC0 / Wikimedia Commons

Le Flore et les Deux Magots : cent mètres et deux familles

Le Café de Flore (172 boulevard Saint-Germain, ouvert vers 1885) et Les Deux Magots (6 place Saint-Germain-des-Prés, café depuis 1884) sont deux établissements voisins du 6e arrondissement. Chacun décerne son prix littéraire. Le Prix des Deux Magots naît en 1933, créé par des surréalistes en réaction à l’académisme du Goncourt. Le Prix de Flore suit en 1994, fondé par Frédéric Beigbeder.

On ne peut pas raconter le Flore sans son voisin. Les Deux Magots se tiennent à quelques dizaines de mètres. Depuis, les deux maisons ont passé un siècle à se partager la même clientèle, en cultivant des réputations distinctes.

Café de Flore et Les Deux Magots, face à face
Café de FloreLes Deux Magots
Adresse172, boulevard Saint-Germain6, place Saint-Germain-des-Prés
OuvertureVers 18851884 (café), sur les lieux d’un magasin de soieries
Origine du nomUne statue de Flore, déesse des fleursDeux figurines chinoises, d’après une pièce de 1813
Prix littérairePrix de Flore, 1994Prix des Deux Magots, 1933
Fondateurs du prixFrédéric Beigbeder et Carole ChrétiennotUn groupe de surréalistes attablés en terrasse
Figures associéesMaurras, Apollinaire, Sartre, Beauvoir, CioranVerlaine, Rimbaud, Mallarmé, Breton, Picasso, Hemingway

La différence la plus parlante tient à leurs prix littéraires. Celui des Deux Magots est né en 1933 d’un groupe de surréalistes attablés en terrasse, excédés par l’académisme du Goncourt. Celui du Flore attendra soixante et un ans de plus. Les deux cafés ont fait la même chose, à un demi-siècle d’écart, et pour la même raison : contourner les jurys installés.

Le Prix de Flore, un prix littéraire né en 1994

Frédéric Beigbeder et Carole Chrétiennot créent le Prix de Flore en 1994, avec Françoise Sagan pour marraine de la première édition. Le jury réunit une douzaine de journalistes et se prononce chaque année au mois de novembre, dans le café lui-même. Il récompense un jeune auteur dont le jury juge le talent prometteur. Cette formulation lui laisse ainsi une latitude que les prix d’automne n’ont pas.

La dotation vaut d’être détaillée, parce qu’elle est à l’image de la maison. Le lauréat reçoit 6 150 euros. Surtout, il gagne le droit de boire chaque jour pendant un an, au Café de Flore, un pouilly-fumé dans un verre gravé à son nom. C’est un prix qui vous rend consommateur à vie plutôt que rentier.

Quelques lauréats récents du Prix de Flore
AnnéeLauréatÀ noter
2017Pierre Ducrozet et Johann ZarcaPremier ex æquo de l’histoire du prix
2021Abel QuentinPour Le Voyant d’Étampes
2023Maria PourchetPour le roman Western
2024Benjamin StockPour un texte humoristique autour de Marc Levy

Si le sujet des maisons qui publient ces auteurs vous intéresse, j’ai réuni ailleurs un panorama des maisons d’édition françaises.

Qui a chanté le Café de Flore ?

Six chansons françaises au moins citent le Café de Flore.

  • Les Compagnons de la chanson, Le Temps des étudiants (1966).
  • Nicolas Peyrac, Et mon père (1975).
  • Étienne Daho, Paris, Le Flore (1986).
  • François Feldman, Les Valses de Vienne (1989).
  • Carlos, Les Rues de Saint-Germain.
  • Renaud, L’Entarté (2002).

Le musicien britannique Matthew Herbert lui a également consacré un morceau instrumental en 2001, sous le nom de Doctor Rockit.

C’est une question que l’on se pose souvent et à laquelle personne ne répond vraiment. On a chanté le Flore bien plus qu’on ne le croit. Et la liste dessine une petite histoire de la variété française.

  • Les Compagnons de la chanson l’évoquent dès 1966 dans Le Temps des étudiants, écrite par Jean Broussolle, où l’on retient le fauteuil de Juliette Gréco « tout comme à l’Olympia ».
  • Étienne Daho lui consacre carrément un titre en 1986, Paris, Le Flore, sur une composition de Stuart Moxham.
  • Renaud s’en sert en 2002 dans L’Entarté pour moquer Bernard-Henri Lévy, « planté devant une coupe millésimée ».
  • Le morceau instrumental de Matthew Herbert, en 2001, est devenu l’un des titres emblématiques du nu jazz européen — le café y est un climat plus qu’un lieu.

Le cinéma n’est pas en reste. Le Flore apparaît dans Le Feu follet de Louis Malle en 1963, Liza de Marco Ferreri en 1972, puis La Maman et la Putain de Jean Eustache en 1973.

À quoi ressemble le Flore aujourd’hui ?

Paul Boubal tient le Flore pendant quarante-quatre ans, jusqu’en 1983. En 1984, Miroslav et Colette Siljegovic le rachètent. Ils reprennent la même année la Closerie des Lilas, l’autre grande table littéraire de la rive gauche. La maison est restée dans cette famille depuis.

C’est son petit-fils, Christophe Durand-Boubal, qui en est devenu l’historien. Il a consacré deux ouvrages à la maison : Café de Flore. Mémoire d’un siècle en 1993, puis Café de Flore. L’esprit d’un siècle en 2004 chez Fernand Lanore. Ce sont les seules histoires documentées du lieu écrites de l’intérieur, et la plupart des récits qui circulent en descendent, sans toujours le dire.

Si vous poussez la porte, vous trouverez une salle de bistrot parisien classique sur deux niveaux. Or c’est le premier étage qui a vu passer tout ce que je viens de raconter. Le décor tient de l’Art déco : banquettes rouges, boiseries, miroirs. Mais personne ne l’a refait pour qu’il ressemble à son passé. Il l’est resté, tout simplement. C’est assez rare à Saint-Germain-des-Prés pour être noté.

Le détail que personne ne regarde

Un objet m’amuse plus que les banquettes. Les nappes en papier du Flore reproduisent un dessin de Jean-Jacques Sempé, lui-même habitué des lieux. C’est probablement la seule œuvre de Sempé que des milliers de gens ont froissée sans y penser. Il y a là quelque chose de très juste sur le rapport du café à sa propre légende. Elle est partout, y compris sous les tasses. Et pourtant personne ne la remarque.

Ce que le Flore gagne vraiment

La question des tarifs revient toujours, et on y répond d’ordinaire par une impression. Les comptes de la société, eux, sont publics.

Le café est exploité par la SAS Café de Flore (SIREN 302 507 108), au capital de 770 000 euros. Elle a déclaré 12,3 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2024, après 12,5 millions en 2023 et 11,4 millions en 2022. L’établissement emploie entre 50 et 99 salariés.

Le résultat net, lui, surprend. Car il s’établit à 196 000 euros en 2024, contre 416 000 en 2023. Rapporté au chiffre d’affaires, cela fait une marge nette de 1,6 %. Autrement dit : le Flore encaisse énormément et gagne peu. Douze millions passent par la caisse, deux cents mille restent. Vos six euros de café ne financent pas une rente, ils financent une centaine de salaires dans huit cents mètres carrés de Saint-Germain-des-Prés. Données légales publiques via Pappers, d’après les comptes déposés au greffe.

Un panneau « Histoire de Paris » planté sur le trottoir vous rappellera le reste avant même que vous soyez assis.

Panneau Histoire de Paris devant le Café de Flore, 172 boulevard Saint-Germain
Le panneau « Histoire de Paris » consacré au café de Flore, 172 boulevard Saint-Germain. Photo Celette — CC BY-SA 4.0 / Wikimedia Commons

Le quartier, lui, a gardé sa vocation. Les éditeurs y sont toujours et la librairie Gallimard se tient à quelques centaines de mètres. Les librairies anglaises de Paris ont fait de cette rive celle des livres en version originale. On peut trouver Saint-Germain-des-Prés muséifié. On peut aussi remarquer qu’il continue de vendre des livres.

Questions fréquentes sur le Café de Flore

Où se trouve le Café de Flore ?

Le Café de Flore se situe au 172 boulevard Saint-Germain, dans le 6e arrondissement de Paris, à l’angle de la rue Saint-Benoît. La station de métro la plus proche est Saint-Germain-des-Prés, sur la ligne 4. Le café Les Deux Magots se trouve à quelques dizaines de mètres, place Saint-Germain-des-Prés.

Quand le Café de Flore a-t-il ouvert ?

Le café apparaît vers 1885, quelques années après les débuts de la Troisième République. La date n’est pas établie avec certitude : certaines sources avancent 1887. Cette incertitude tient à l’absence d’archives fiables pour un café de quartier du XIXe siècle, qui n’a intéressé les historiens qu’une fois devenu célèbre.

Pourquoi le Café de Flore porte-t-il ce nom ?

Le café doit son nom à une sculpture représentant Flore, déesse romaine des fleurs et du printemps, qui se dressait de l’autre côté du boulevard Saint-Germain. L’établissement a simplement pris le nom de ce qu’il avait sous les yeux, sans référence à un fondateur ni à une enseigne inventée.

Qui a fondé l’Action française au Café de Flore ?

Charles Maurras s’installe au premier étage du Flore à la fin du XIXe siècle et y rédige son livre Au signe de Flore. C’est à cet étage que la Revue d’Action française voit le jour en 1899, et que Maurras rencontre l’historien Jacques Bainville en 1900, qu’Henri Vaugeois avait entraîné là.

Le mot « surréaliste » a-t-il vraiment été inventé au Café de Flore ?

En 1917, la terrasse du Flore voit Guillaume Apollinaire discuter avec André Breton et Louis Aragon. C’est au cours de ces échanges qu’ils forgent le mot « surréaliste », en même temps que s’esquisse le mouvement issu du dadaïsme. Apollinaire avait auparavant transformé le rez-de-chaussée en salle de rédaction avec André Salmon.

Qu’est-ce que le Prix de Flore ?

Le Prix de Flore est un prix littéraire créé en 1994 par Frédéric Beigbeder et Carole Chrétiennot, avec Françoise Sagan pour marraine de la première édition. Chaque mois de novembre, le jury couronne un jeune auteur qu’il juge prometteur. Le lauréat reçoit une dotation et le droit de boire un pouilly-fumé par jour pendant un an, dans un verre gravé à son nom.

Quelle différence entre le Café de Flore et Les Deux Magots ?

Ce sont deux cafés voisins de Saint-Germain-des-Prés. Les Deux Magots, place Saint-Germain-des-Prés, sont un café depuis 1884 et décernent le Prix des Deux Magots depuis 1933. Le Café de Flore, boulevard Saint-Germain, est apparu vers 1885 et décerne le Prix de Flore depuis 1994. Les deux ont accueilli Sartre et Beauvoir.

Le Café de Flore est-il cher ?

Le Flore pratique des tarifs de brasserie de luxe, nettement au-dessus de la moyenne parisienne. Vous y payez autant l’adresse et son histoire que la consommation. C’est le modèle économique classique d’un café devenu lieu de mémoire et destination touristique internationale.

Ce que le premier étage a vu passer

Je reviens à l’escalier, parce que c’est lui qui tient l’histoire. Le même étage a porté Charles Maurras rédigeant sa revue royaliste, Guillaume Apollinaire installant sa salle de rédaction, Jean-Paul Sartre travaillant onze heures par jour à quelques mètres d’un Cioran qui refusait de lui parler, et le jury d’un prix littéraire fondé par un romancier de la fin du siècle dernier. Aucun de ces gens n’aurait accepté de dîner avec les autres.

C’est peut-être ce que raconte vraiment le Flore. Les lieux ne produisent pas d’idées, ils leur offrent une table et du chauffage. Le reste, ce sont les gens qui l’apportent — et ils repartent. Les cafés de Saint-Germain n’ont jamais eu d’autre magie que celle-là : rester ouverts assez longtemps pour que quelqu’un finisse par y écrire quelque chose. Le château de Monte-Cristo, que Dumas s’était fait bâtir pour recevoir, raconte à sa manière la même chose : les murs comptent moins que ce qu’on y fait entrer.

Café de Flore. Mémoire d’un siècle
Christophe Durand-Boubal, 1993

Le petit-fils de Paul Boubal signe ici la première histoire documentée de la maison, chez Indigo & Côté femmes.

Café de Flore. L’esprit d’un siècle
Christophe Boubal, 2004

La version reprise et augmentée du même travail, parue chez Fernand Lanore, qui court de la création du café jusqu’aux années 2000.

Sources

  • Café de Flore et Les Deux Magots, notices encyclopédiques (chronologie, habitués, propriétaires).
  • Prix de Flore, site officiel du prix (règlement, jury, lauréats).
  • Café de Flore, site officiel de l’établissement.
  • Christophe Durand-Boubal, Café de Flore. Mémoire d’un siècle, Indigo & Côté femmes, 1993.
  • Christophe Boubal, Café de Flore. L’esprit d’un siècle, Fernand Lanore, 2004.
  • Photographies : Wikimedia Commons et Nationaal Archief (fonds Willem van de Poll).

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