Close

Les librairies anglaises de Paris : deux siècles de livres en version originale

De Galignani en 1801 à Shakespeare and Company, l'histoire des librairies anglaises de Paris et les six adresses encore ouvertes aujourd'hui.

Devanture de la librairie Shakespeare and Company, l'une des librairies anglaises de Paris

Photo Mike Peel / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0

En bref

1801Galignani ouvre son cabinet de lecture anglais rue Vivienne
2 fév. 1922Sylvia Beach publie Ulysse depuis sa librairie
30 000personnes hébergées chez Shakespeare and Company depuis 1951
6enseignes anglophones encore ouvertes à Paris en 2026

Il existe à Paris une poignée de boutiques où l’on entre pour acheter un roman et d’où l’on ressort avec un morceau d’histoire littéraire. Elles vendent des livres en anglais, ce qui semble anodin. Elles ont pourtant publié le roman le plus scandaleux du vingtième siècle, hébergé des milliers d’écrivains sans le sou, fermé sous l’Occupation, rouvert sous un autre nom, changé de trottoir, de propriétaire et parfois de siècle. La plus ancienne a deux cent vingt-cinq ans. La plus jeune tient dans un couloir.

Leur histoire est celle d’une contradiction tenace : Paris, capitale d’une langue jalouse de son territoire, abrite depuis le Consulat un réseau de librairies qui ne vendent pas dans cette langue. Et ce réseau, contre toute logique commerciale, se porte mieux aujourd’hui qu’il y a quinze ans.

1801
Giovanni Antonio Galignani ouvre un cabinet de lecture anglais rue Vivienne.
1814
Lancement du Galignani’s Messenger, quotidien en anglais lu dans toute l’Europe.
1855-1856
La maison s’installe rue de Rivoli, où elle se trouve toujours.
1903
WHSmith ouvre au 248 rue de Rivoli sa première boutique hors du Royaume-Uni.
1919
Sylvia Beach inaugure Shakespeare and Company au 8 rue Dupuytren.
1922
La librairie publie Ulysse de James Joyce, tiré à mille exemplaires.
1941
Fermeture sous l’Occupation. La boutique ne rouvrira jamais.
1951
George Whitman ouvre « Le Mistral » face à Notre-Dame.
1964
Il rebaptise sa boutique Shakespeare and Company.
2021
WHSmith Paris devient Smith&Son après un rachat par son directeur.

Galignani, la doyenne de la rue de Rivoli

Sur la devanture du 224 rue de Rivoli, sous les arcades, une formule en anglais annonce la couleur : première librairie anglaise établie sur le continent. La maison la revendique depuis si longtemps que personne ne songe plus à la contester.

L’affaire commence avec un Italien. Giovanni Antonio Galignani, né à Brescia en 1757, passe par Londres avant de s’établir à Paris. En 1801 — certaines sources retiennent 1800 — il ouvre rue Vivienne un cabinet de lecture destiné aux Britanniques de passage, avec l’aide de son épouse anglaise et de son beau-père imprimeur. On y lit sur place, moyennant un abonnement de six francs par mois, et l’endroit tient autant du club que de la boutique.

La vraie invention arrive en 1814. Galignani lance le Galignani’s Messenger, un journal en anglais imprimé à Paris, d’abord trois fois par semaine puis quotidiennement. Napoléon vient de tomber, les Anglais reviennent sur le continent, et pendant quatre-vingts ans ce feuillet sera la source d’information des résidents britanniques de Rome à Saint-Pétersbourg. Le Messenger cesse de paraître en 1895.

Une du Galignani's Messenger de 1815, journal en anglais imprimé à Paris par la librairie Galignani
Le Galignani’s Messenger en 1815. Le journal anglophone de la librairie Galignani circulait dans toute l’Europe. — Librairie Galignani / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0

Les fils, John Anthony et William, transportent l’établissement rue de Rivoli en 1855 ou 1856 selon les sources. L’adresse ne bougera plus. La famille non plus : le neveu Charles Jeancourt-Galignani reprend la maison en 1882, et ses descendants la tiennent encore. Anne Jeancourt-Galignani en est présidente depuis juin 2023, aux côtés de Danielle Cillien Sabatier, directrice générale depuis 2009.

Deux siècles ont poli l’endroit : boiseries sombres, galeries en mezzanine, un rayon beaux-arts qui fait figure de référence à Paris et un livre d’or où les visiteurs signent depuis des décennies. Galignani vend aujourd’hui autant de français que d’anglais, mais l’enseigne n’a jamais changé de nom.

Intérieur de la librairie Galignani, boiseries et rayonnages, 224 rue de Rivoli à Paris
L’intérieur de Galignani, 224 rue de Rivoli. — Librairie Galignani / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0

1919 : une Américaine ouvre boutique rue Dupuytren

Le 19 novembre 1919, Sylvia Beach, fille de pasteur presbytérien venue de Baltimore, inaugure au 8 rue Dupuytren une petite librairie qui est aussi une bibliothèque de prêt. Elle l’appelle Shakespeare and Company. Le local est minuscule, le stock hétéroclite, et l’idée n’est pas d’elle seule.

De l’autre côté du quartier, au 7 rue de l’Odéon, une libraire française tient depuis le 15 novembre 1915 La Maison des Amis des Livres. Elle s’appelle Adrienne Monnier, elle a inventé en France ce modèle de la librairie-bibliothèque où l’on prête autant qu’on vend, et c’est elle qui conseille Beach dans son installation. Les deux femmes seront compagnes pendant trente-six ans.

Adrienne Monnier dans sa librairie La Maison des Amis des Livres, rue de l'Odéon à Paris
Adrienne Monnier à La Maison des Amis des Livres, 7 rue de l’Odéon. — L’Œuvre / Wikimedia Commons, domaine public

En mai 1921, Beach déménage au 12 rue de l’Odéon, juste en face de Monnier. Les deux boutiques se font désormais vis-à-vis, et cette rue de quelques dizaines de mètres devient le point de passage obligé de la littérature de l’entre-deux-guerres. Ernest Hemingway, Ezra Pound, F. Scott Fitzgerald, Gertrude Stein, T. S. Eliot, Djuna Barnes : tous y traînent, empruntent, discutent, laissent leur courrier.

Sylvia Beach devant sa librairie Shakespeare and Company à Paris en 1920
Sylvia Beach devant Shakespeare and Company, vers 1920. — Auteur inconnu / Wikimedia Commons, domaine public

Ulysse, le livre qu’aucun éditeur ne voulait

En 1921, le roman de James Joyce est frappé d’interdiction aux États-Unis pour obscénité. Aucun éditeur anglo-saxon n’ose. Sylvia Beach, qui n’a jamais publié une ligne, propose de le faire.

Elle confie l’impression à Maurice Darantiere, maître imprimeur dijonnais qui ne lit pas l’anglais — détail qui explique la légende tenace des coquilles d’Ulysse. Le tirage est de mille exemplaires numérotés : cent signés sur papier hollande à 350 francs, cent cinquante sur vergé d’Arches à 250 francs, sept cent cinquante sur papier à la main à 150 francs, plus une vingtaine hors commerce pour la presse et les bibliothèques. Le livre paraît le 2 février 1922, jour du quarantième anniversaire de Joyce.

Exemplaire de la première édition d'Ulysse de James Joyce publiée en 1922 par Shakespeare and Company
Un exemplaire de l’édition originale d’Ulysse, 1922, à la couverture bleu Égée voulue par Joyce. — The Little Museum of Dublin / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0

Une librairie de quartier venait d’éditer, à ses frais et à ses risques, l’un des romans qui allaient redéfinir le genre. C’est resté le fait d’armes le plus improbable de l’histoire du commerce du livre à Paris. Une plaque le rappelle aujourd’hui au 12 rue de l’Odéon, sur une façade banale que rien d’autre ne signale.

Mon amour, c’était Adrienne Monnier, et James Joyce, et Shakespeare and Company. Sylvia Beach, citée par la BBC

Décembre 1941 : les rayons montent à l’étage

La librairie ferme en décembre 1941, sous l’Occupation. Sur la cause exacte, il faut être prudent. Sylvia Beach raconte dans ses mémoires qu’un officier allemand lui réclama son dernier exemplaire de Finnegans Wake, qu’elle refusa, et qu’elle fit monter tout son stock à l’étage dans la journée. La version circule partout, y compris sur le site de la librairie actuelle, mais Wikipédia la présente comme une hypothèse et non comme un fait établi. Ce qui est certain : Beach fut internée six mois, au Bois de Boulogne puis à Vittel, et libérée en février 1942. Shakespeare and Company ne rouvrit jamais rue de l’Odéon.

La Maison des Amis des Livres, elle, resta ouverte pendant toute l’Occupation. Adrienne Monnier mourut le 19 juin 1955.

Le 12 rue de l'Odéon à Paris, ancienne adresse de la librairie Shakespeare and Company de Sylvia Beach
Le 12 rue de l’Odéon aujourd’hui : la plaque est la seule trace de la librairie de Sylvia Beach. — David McSpadden / Wikimedia Commons, CC BY 2.0

George Whitman et la deuxième vie d’un nom

En 1951, un Américain installé à Paris ouvre une boutique au 37 rue de la Bûcherie, face à Notre-Dame, sur le point exact d’où sont mesurées toutes les distances routières françaises. Il s’appelle George Whitman, il a trente-sept ans, et sa librairie porte le nom de Le Mistral.

Le bâtiment est ancien : la librairie le date du début du dix-septième siècle et affirme qu’il abritait un monastère nommé La Maison du Mustier, quand Wikipédia évoque plutôt un monastère du seizième. Whitman se disait le « frère lampier » du lieu, le moine chargé d’allumer les lampes au crépuscule. Au-dessus de la porte de la bibliothèque, il fit peindre une phrase qui n’a jamais été effacée.

Be not inhospitable to strangers lest they be angels in disguise. Inscription peinte par George Whitman, 37 rue de la Bûcherie

En avril 1964, pour le quatre centième anniversaire de la naissance de Shakespeare, il rebaptise sa boutique Shakespeare and Company. Le geste est double : hommage au dramaturge et reprise assumée du nom de Sylvia Beach, qu’il avait connue. Il n’y a aucune continuité juridique entre les deux librairies. Il y a une filiation revendiquée, ce qui, dans le monde du livre, revient à peu près au même.

La librairie de Sylvia Beach

1919-1941, rue Dupuytren puis rue de l’Odéon

  • Fondée par une Américaine de Baltimore, conseillée par Adrienne Monnier
  • Librairie et bibliothèque de prêt
  • Éditrice d’Ulysse en 1922
  • Cercle : Joyce, Hemingway, Pound, Stein, Fitzgerald
  • Fermée sous l’Occupation, jamais rouverte

La librairie de George Whitman

Depuis 1951, 37 rue de la Bûcherie

  • Ouverte sous le nom Le Mistral, rebaptisée en 1964
  • Librairie, bibliothèque et dortoir
  • Festival littéraire depuis 2003, prix littéraire depuis 2011
  • Cercle : Baldwin, Ginsberg, Burroughs, Nin, Cortázar, Auster
  • Dirigée par Sylvia Whitman et David Delannet

George Whitman est mort le 14 décembre 2011, deux jours après ses quatre-vingt-dix-huit ans. Il est enterré au Père-Lachaise. Sa fille, née à l’Hôtel-Dieu voisin le 1er avril 1981 et prénommée Sylvia en mémoire de Beach, dirige la maison : la version officielle situe son retour en 2002 et la transmission en 2006, Wikipédia évoque une codirection dès 2003.

La librairie Shakespeare and Company au printemps, 37 rue de la Bûcherie à Paris
Le 37 rue de la Bûcherie au printemps, avec la fontaine Wallace et le cerisier. — ssedro / Wikimedia Commons, CC BY-SA 2.0

Dormir parmi les livres : le pacte des tumbleweeds

Depuis 1951, la librairie loge gratuitement des écrivains et des artistes de passage. On les appelle les tumbleweeds, les herbes folles que le vent pousse d’un endroit à l’autre. Ils dorment sur des petits lits qui servent de banquettes dans la journée, entre les rayons. Le principe n’a jamais été formalisé autrement que par trois obligations.

📖

Lire un livre par jour

La condition la plus célèbre, et la plus difficile à vérifier. Elle tient lieu de loyer.

🧹

Travailler quelques heures

Ranger, encaisser, monter les chaises des rencontres hebdomadaires. La librairie n’est pas une auberge.

✍️

Laisser une autobiographie

Une page dactylographiée, avec photo, adresse et profession, déposée avant le départ. Des milliers dorment dans les archives.

Environ trente mille personnes ont dormi là depuis l’ouverture. Parmi elles, Ethan Hawke, Darren Aronofsky et Geoffrey Rush. Le succès a fini par tuer la spontanéité du dispositif : la librairie reçoit aujourd’hui des milliers de candidatures par an et n’accueille qu’une vingtaine de tumbleweeds. Le règlement s’est durci en conséquence — interdiction de raconter son séjour sur les réseaux sociaux, de proposer des articles sur l’expérience, de recevoir des invités.

Reportage de France 24 dans la librairie du 37 rue de la Bûcherie.

248 rue de Rivoli : de WHSmith à Smith&Son

À l’autre bout du premier arrondissement, une seconde institution occupe la rue de Rivoli depuis 1903. Cette année-là, WHSmith & Son ouvre au numéro 248 la première boutique du groupe britannique hors du Royaume-Uni. Le lieu avait déjà une vocation anglaise : dans les années 1870, les frères Neal y tenaient un commerce où l’on achetait des livres et où l’on buvait du thé.

L’escalier central en bois date de 1908. Il a survécu à tout, y compris à la rénovation de 2021. Le restaurant de l’étage a fermé en 1989 pour laisser la place aux livres, un salon de thé y est revenu en 2016.

Le tournant date d’octobre 2020. Patrick Moynot, directeur français du magasin depuis juin 2017, rachète la librairie au groupe britannique. La licence de marque court jusqu’au printemps 2021, le temps de refaire la devanture. Après deux mois de travaux, la boutique rouvre le 28 mai 2021 sous le nom de Smith&Son : six cents mètres carrés, quatre-vingt mille livres en stock, quarante mille références et trois mille titres de presse internationale. Deux autres adresses ont suivi, rue des Rosiers dans le Marais en septembre 2022 et à Versailles en 2024.

Les autres adresses anglophones de Paris

Autour de ces trois maisons gravite une constellation plus fragile, faite de boutiques indépendantes qui tiennent souvent à une seule personne. Toutes celles qui suivent étaient ouvertes à l’été 2026.

The Abbey Bookshop

29 rue de la Parcheminerie, 5e

Ouverte le 1er juillet 1989 par le Torontois Brian Spence, dans l’hôtel Dubuisson, hôtel particulier du dix-huitième siècle. Plus de quarante mille titres anglophones, une spécialité canadienne et un désordre organisé qui déborde en caisses de bois sur le trottoir.

The Red Wheelbarrow

11 et 9 rue de Médicis, 6e

Fondée en 2001 dans le Marais par la Canadienne Penelope Fletcher, fermée en 2012, rouverte face au jardin du Luxembourg en octobre 2018 avec dix associés. Une seconde vitrine, The Red Balloon, est consacrée depuis 2021 à la jeunesse bilingue.

San Francisco Book Company

17 rue Monsieur-le-Prince, 6e

Ouverte en 1997 par l’Américain Jim Carroll. Occasion anglophone exclusivement, environ quinze mille volumes en rayon, un catalogue en ligne et l’un des derniers vrais fonds de seconde main en anglais du quartier de l’Odéon.

Smith&Son, Marais et Versailles

Rue des Rosiers, 4e — 7 bis rue de la Paroisse, Versailles

Les deux petites sœurs du vaisseau amiral de Rivoli, ouvertes en 2022 et 2024. Cinquante et soixante-dix-huit mètres carrés, une sélection resserrée, la même logique de librairie de quartier entièrement anglophone.

Deux adresses que les guides citent encore à tort

Village Voice Bookshop, rue Princesse, tenue par Odile Hellier de 1982 à 2012. Susan Sontag, Margaret Atwood, Don DeLillo, Toni Morrison, Allen Ginsberg, Michael Ondaatje y ont lu. Sa fermeture, à l’été 2012, a été vécue comme la fin d’une époque par toute la communauté anglophone de la rive gauche. Hellier en a tiré un livre de souvenirs, Village Voices.

Berkeley Books of Paris, 8 rue Casimir-Delavigne, fermée depuis 2019. Son site est mort, aucun avis n’a été déposé depuis novembre 2019, et pourtant elle continue de figurer dans quantité de listes d’adresses parisiennes.

Pourquoi les Parisiens se remettent à lire en anglais

Le nombre de librairies à Paris a reculé d’un tiers entre 2000 et 2020. La logique voudrait que les boutiques anglophones, plus fragiles encore parce qu’adossées à un public d’expatriés et de touristes, aient disparu les premières. C’est l’inverse qui s’est produit.

Livres Hebdo constatait dès novembre 2022 une inversion de tendance après dix ans de fermetures. Des titres qui se vendaient à deux cent cinquante ou trois cents exemplaires en écoulent désormais mille deux cents à mille cinq cents. Shakespeare and Company, qui avait perdu quatre cinquièmes de son chiffre d’affaires en 2020, est repartie. Patrick Moynot parlait alors d’un marché florissant.

Trois moteurs reviennent dans toutes les analyses du secteur. Le premier est TikTok et sa communauté de lecture, qui pousse le young adult et la romance en version originale. Le deuxième est le niveau d’anglais des lecteurs de vingt à quarante ans, entretenu par le streaming en version originale. Le troisième est le pass Culture. En mai 2025, un importateur spécialisé chiffrait à trois pour cent la croissance annuelle de la demande en anglais — modeste, mais positive, quand le marché du livre français reculait.

Un chiffre résume la bascule : dans les bibliothèques de la Ville de Paris, l’anglais représente aujourd’hui quatre-vingt-dix-neuf pour cent des prêts en langue étrangère, et Harry Potter à l’école des sorciers est sorti du top dix. La lecture en anglais a cessé d’être un exercice scolaire pour devenir un loisir.

Reste une singularité française qui protège ces boutiques sans qu’on y pense souvent. La loi Lang du 10 août 1981, entrée en vigueur le 1er janvier 1982, s’applique aussi aux livres importés : c’est l’importateur qui fixe le prix de vente au public, et la remise ne peut dépasser cinq pour cent. Une librairie de la rue de Rivoli n’a donc pas à s’aligner sur les prix d’un géant du commerce en ligne. Sans ce garde-fou, aucune des adresses de cet article n’aurait probablement survécu aux années 2000.

Le contexte général reste tendu. Le Centre national du livre a enregistré en 2025 quatre-vingt-cinq fermetures de librairies pour quatre-vingt-trois ouvertures, premier solde négatif depuis le début du suivi. Mais l’Observatoire de la librairie relevait la même année une progression de deux virgule huit pour cent du chiffre d’affaires à Paris et en région parisienne, quand les villes moyennes reculaient. Le livre en anglais se vend là où il y a des touristes, des étudiants et des expatriés — c’est-à-dire, en France, presque uniquement à Paris.

Rue de l’Odéon, la plaque et le fil

Il faut regarder le 12 rue de l’Odéon pour saisir ce que ces librairies fabriquent réellement. La boutique de Sylvia Beach a disparu il y a plus de quatre-vingts ans. Il ne reste qu’une plaque, une porte cochère, un immeuble sans caractère. Rien n’indique qu’on a imprimé là le bon à tirer d’Ulysse, ni qu’Hemingway venait y emprunter des romans russes faute de pouvoir se les payer.

Et pourtant le nom a survécu, repris par un inconnu trente ans plus tard à sept cents mètres de là, sur l’autre rive du même quartier. Les tumbleweeds qui dorment aujourd’hui rue de la Bûcherie ne savent pas toujours qui était Sylvia Beach. Ils laissent quand même leur page dactylographiée dans un tiroir, ce qui revient à signer au bas d’un document commencé en 1919.

Une librairie ferme. Une autre reprend l’enseigne, ou l’idée, ou simplement l’habitude d’ouvrir la porte à quelqu’un qui n’a nulle part où aller. C’est peut-être la seule chose que le commerce du livre transmet à coup sûr.

Pour aller plus loin

Shakespeare and Company

Sylvia Beach

Les mémoires de la fondatrice, publiés en 1956. La source de presque toutes les anecdotes reprises depuis, à lire en gardant en tête qu’il s’agit d’un récit personnel et non d’un travail d’historien.

Village Voices — A Memoir of the Village Voice Bookshop, Paris, 1982-2012

Odile Hellier

Trente ans de vie littéraire anglophone rive gauche, racontés par la libraire qui a accueilli Sontag, Atwood et DeLillo rue Princesse.

Paris est une fête

Ernest Hemingway

Le chapitre consacré à Shakespeare and Company reste le portrait le plus juste de Sylvia Beach en libraire : celle qui prêtait des livres à un jeune homme qui ne pouvait pas les acheter.

Sur d’autres librairies et sur les coulisses du livre, on peut poursuivre avec notre portrait de la Librairie Gallimard à Saint-Germain, celui de Millepages à Vincennes et celui de la librairie Siloë de Montpellier. Pour le versant éditorial, voir les maisons d’édition françaises et les maisons d’édition de poésie. Sur le Paris littéraire des années où Sylvia Beach tenait boutique, notre article sur le surréalisme raconte le même quartier à la même époque.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

0 Comments
scroll to top