En bref
Louise Labé est une poétesse lyonnaise de la Renaissance, née à Lyon entre 1516 et 1523 et morte à Parcieux au début de 1566. Surnommée « la Belle Cordière », elle est l’autrice d’un unique recueil, les Euvres de Louize Labé Lionnoize, imprimé à Lyon par Jean de Tournes en 1555 : un dialogue en prose, trois élégies et vingt-quatre sonnets d’amour écrits à la première personne par une femme. Elle a obtenu le privilège royal à son propre nom, fait très rare pour une autrice au XVIe siècle. Depuis 2006, une thèse universitaire minoritaire lui conteste la paternité de ces textes.
Une femme de Lyon publie un livre sous son nom en 1555, avec un privilège du roi accordé à elle et non à son imprimeur. Elle y place vingt-quatre sonnets où c’est elle qui désire, elle qui réclame, elle qui compte les baisers. Quatre siècles et demi plus tard, une professeure de la Sorbonne soutient que cette femme n’a jamais écrit une ligne, et que le livre est une farce montée par des hommes.
Voilà, en deux phrases, le dossier Louise Labé. Je le trouve fascinant parce qu’il touche à quelque chose de plus large que la Renaissance lyonnaise : ce qu’il faut de preuves pour qu’on accepte qu’une femme du XVIe siècle ait tenu une plume. Vous allez voir que les archives ont beaucoup parlé ces vingt dernières années, et qu’elles n’ont pas dit ce qu’on attendait.
Au sommaire
- Qui était Louise Labé ?
- Que doit sa biographie à la légende ?
- Les Euvres de 1555 : ce que contient le livre
- Que disent les sonnets de Louise Labé ?
- À quel mouvement littéraire appartient Louise Labé ?
- Louise Labé a-t-elle vraiment écrit ses poèmes ?
- Pourquoi ce livre pouvait-il naître à Lyon ?
- Où lire Louise Labé aujourd’hui ?
Qui était Louise Labé ?
Louise Labé est une poétesse lyonnaise du XVIe siècle, auteure d’un unique recueil paru en 1555, connue sous le surnom de « la Belle Cordière ». Elle est née à Lyon entre 1516 et 1523, dans une famille d’artisans aisés, et morte à Parcieux, dans la Dombes, au début de l’année 1566.
Cette fourchette de naissance mérite qu’on s’y arrête, parce qu’elle contredit ce que vous lirez à peu près partout. La date « vers 1524 » circule depuis le XIXe siècle sans aucun document derrière elle. Michèle Clément, de l’université Lyon 2, et Michel Jourde, de l’ENS de Lyon, ont conduit un programme de recherche qui a réuni et transcrit l’ensemble du dossier d’archives : une cinquantaine de pièces, directes à partir de 1551, indirectes de 1525 à 1580. Leur conclusion tient en une phrase : « L’ensemble de la documentation permet de situer la naissance de Louise entre 1516 et 1523. » C’est peu spectaculaire. C’est vérifiable.
Un nom qui n’est pas le sien
Son père s’appelait Pierre Charly. Le nom « Labé » lui vient d’un mort : apprenti cordier, Charly avait épousé vers 1493 la veuve d’un cordier prospère, Jacques Humbert dit Labé, et avait repris le surnom du prédécesseur avec l’atelier. Louise porte donc un nom d’emprunt, hérité par ricochet. Sa mère, Étiennette Roybet, seconde épouse de Pierre Charly, meurt vers 1524.
Elle épouse Ennemond Perrin, cordier lui aussi, sans doute à la fin des années 1540 — le premier acte qui les montre ensemble est un achat immobilier de 1551. Le mari était plus âgé qu’elle et moins riche que ne l’était son père. Le couple habite rue Confort, à deux pas de l’actuelle place Bellecour, et n’a pas d’enfant. Le surnom de « Belle Cordière » vient de là, du chanvre et des cordes ; il est si bien attaché à elle qu’en 1580, quatorze ans après sa mort, l’acte de vente de sa maison lyonnaise la désigne encore comme « la maison qui fut de la belle cordiere ».
Les archives Salviati, retrouvées à Pise en 2021
C’est la pièce la plus neuve du dossier, et sans doute la plus lourde. Les archives de la banque florentine Salviati, redécouvertes à Pise en 2021, documentent dix-sept opérations financières menées entre 1552 et 1554 par Louise Labé per suo conto — pour son propre compte. Un dépôt initial de 400 écus d’or le 23 mars 1552, puis des placements en emprunts royaux de 500 puis 1 000 écus, à des taux allant de 2 à 8 %. Elle possède des granges à Parcieux et à Saint-Jean-de-Thurigneux, données en métayage. En 1562-1563, elle est taxée cinquante livres parmi les notables lyonnais.
Retenez ce détail, il servira plus loin : la femme qu’on décrira comme une fille de cordiers illettrée gérait seule un portefeuille de placements royaux dans la banque italienne la plus puissante de la place.
Comment est morte Louise Labé ?
Elle est morte de maladie, à Parcieux, au début de l’année 1566. Son testament, dicté le 28 avril 1565 chez le marchand florentin Tomaso Fortini alors qu’elle est malade et alitée, montre une femme qui met ses affaires en ordre. Elle y laisse mille livres aux pauvres, cinquante livres à chacune de trois filles sans dot pour qu’elles puissent se marier, et institue héritiers ses deux neveux, fils de son frère François. Elle demande un enterrement sans pompe. Une pierre tombale est commandée en août 1566, portant « les écriteaux et armes de feue la dame Loyse Charly ».
Une date à corriger. On lit très souvent que Louise Labé serait morte le 25 avril 1566. Je n’ai trouvé aucune source primaire qui l’atteste, et les chercheurs qui ont travaillé sur les archives situent la mort en février 1566. Si vous voyez passer le 25 avril, considérez-le comme une tradition, pas comme un fait.
Repères chronologiques
- 1472Barthélémy Buyer installe la première presse d’imprimerie à Lyon.
- Entre 1516 et 1523Naissance de Louise Charly, dite Labé, dans une famille de cordiers lyonnais.
- 1544Maurice Scève publie la Délie : l’école lyonnaise a son livre-manifeste.
- 1551Premier acte d’archives où elle apparaît, un achat immobilier avec Ennemond Perrin.
- 1552-1554Dix-sept opérations financières à son nom dans les livres de la banque Salviati.
- 1555Privilège royal accordé à Louise Labé, puis achevé d’imprimer des Euvres le 12 août.
- 1556Réédition chez Jean de Tournes, accompagnée de deux contrefaçons.
- 28 avril 1565Elle dicte son testament, malade, chez le marchand florentin Tomaso Fortini.
- Février 1566Mort à Parcieux, en Dombes. Une pierre tombale est commandée en août.
- 1762Première réédition du livre après deux siècles de silence.
- 1917Rilke traduit les vingt-quatre sonnets en allemand pour l’Insel-Verlag.
- 2006Mireille Huchon publie Une créature de papier et rouvre tout le dossier.
- 2022Édition critique de Michèle Clément et Michel Jourde, adossée aux archives.
Que doit sa biographie à la légende ?
Une grande partie de sa biographie courante est une invention tardive, forgée du XVIIIe au XIXe siècle et sans aucun appui documentaire. Elle aurait appris le latin, le grec, l’italien et l’espagnol, monté à cheval, manié l’épée, joué du luth. Elle aurait surtout, à seize ans, quitté la maison paternelle pour suivre une compagnie de soldats au siège de Perpignan sous le nom de « capitaine Loys ».
Aucun document ne dit rien de tout cela. Clément et Jourde sont catégoriques : « On ne sait rien de l’éducation de Louise. » Quant à Perpignan, la version canonique de l’épisode a été fixée par Sainte-Beuve dans Le Constitutionnel en 1863 — c’est-à-dire trois siècles après les faits supposés, par un critique qui écrivait une chronique, pas une thèse.
Cela ne veut pas dire que le luth et le chant sortent de nulle part. Ils sont partout dans l’œuvre : le sonnet XII s’ouvre sur « Lut, compagnon de ma calamité », le sonnet XIV fait de la main qui tend les cordes le dernier signe de vie de l’amante. Mais c’est un fait littéraire, pas un fait biographique. Le XIXe siècle a lu les poèmes comme un journal intime et en a tiré une vie. Nous n’avons pas à répéter l’erreur.
Les Euvres de 1555 : ce que contient le livre
Le volume s’intitule Euvres de Louize Labé Lionnoize. Il sort des presses de Jean de Tournes, à Lyon, achevé d’imprimer le 12 août 1555. C’est un in-octavo de cent soixante-treize pages, et il est organisé de façon très délibérée.
Il s’ouvre sur une épître dédicatoire datée du 24 juillet 1555, adressée non pas à un protecteur masculin mais à une autre Lyonnaise, Clémence de Bourges. Vient ensuite le Débat de Folie et d’Amour, un dialogue en prose en cinq discours. Puis trois élégies. Puis les vingt-quatre sonnets — dont le premier est écrit en italien. Le livre se clôt sur vingt-quatre pièces d’hommage, les Escriz de divers poëtes à la louange de Louize Labé, qui occupent plus du quart du volume et dont huit seulement sont signées. L’œuvre propre de Labé représente six cent soixante-deux vers.
Le point décisif est ailleurs, dans une pièce administrative qu’on lit rarement. Le privilège royal qui protège le livre a été accordé à Louise Labé elle-même. Clément et Jourde soulignent la rareté du fait : « peu de privilèges accordés aux auteurs et encore moins aux autrices au XVIe siècle ». Une femme obtient du roi, à son nom, le droit exclusif de faire imprimer ses textes. C’est un acte juridique, pas une posture littéraire.
Deux phrases de cette même épître sont devenues des formules. La première est une image de métier retournée contre le métier : « prier les vertueuses Dames d’eslever un peu leurs esprits par-dessus leurs quenoilles et fuseaus ». La seconde est une promesse : « l’honneur que la science nous procurera, sera entierement notre : et ne nous pourra estre oté ». On ne parle pas d’égalité, en 1555. On parle d’une propriété inaliénable, ce qui est peut-être plus radical.
Que disent les sonnets de Louise Labé ?
Les vingt-quatre sonnets disent un amour non partagé, brûlant et contradictoire, énoncé à la première personne par une femme qui désire au lieu d’être désirée. Vingt sont de forme française, quatre de forme italienne, et le premier du recueil est écrit en italien. Cela paraît banal aujourd’hui. En 1555, c’est une inversion complète de la mécanique poétique dominante.
Le pétrarquisme, importé d’Italie, repose sur un dispositif fixe : un homme parle, une femme se tait. Elle est belle, lointaine, idéalisée ; il souffre et il chante. Labé prend le dispositif et le retourne. Dans le sonnet II, c’est un corps masculin qui est démonté en catalogue — « O ris, ô front, cheueus, bras, mains & doits » — et une femme qui tient l’inventaire. Dans le sonnet XVIII, elle ne se contente pas de désirer : elle compte, elle réclame, elle surenchérit.
Quel est le poème le plus connu de Louise Labé ?
C’est le sonnet VIII, « Je vis, je meurs », de loin le plus cité et le plus étudié. Le voici dans la graphie de l’édition originale de 1555, puis en orthographe modernisée.
Sonnet VIII — « Je vis, je meurs »
Graphie de 1555
I’ay chaut estreme en endurant froidure :
La vie m’est & trop molle & trop dure.
I’ay grans ennuis entremeslez de ioye :
Tout à un coup ie ris & ie larmoye,
Et en plaisir maint grief tourment i’endure :
Mon bien s’en va, & à iamais il dure :
Tout en un coup ie seiche & ie verdoye.
Orthographe modernisée
J’ai chaud extrême en endurant froidure :
La vie m’est et trop molle et trop dure.
J’ai grands ennuis entremêlés de joie.
Tout à un coup je ris et je larmoie,
Et en plaisir maint grief tourment j’endure ;
Mon bien s’en va, et à jamais il dure ;
Tout en un coup je sèche et je verdoie.
Sa force tient à une raison technique : il est bâti presque entièrement sur des antithèses, à la manière d’un modèle de Pétrarque, mais tenues dans une syntaxe si serrée que chaque vers se contredit lui-même. Huit vers, seize mouvements contraires. La contradiction n’est pas décorative, elle est le sujet.
Le sonnet XIV fonctionne autrement, par accumulation de conditions. « Tant que mes yeus pourront larmes espandre », « tant que ma main pourra les cordes tendre » — la vie ne vaut d’être vécue qu’aussi longtemps que le corps peut encore donner signe d’amour. Le dernier vers ne demande pas la mort : il la prie de noircir « mon plus cler iour », ce qui n’est pas la même chose.
Quant au sonnet XVIII, il appartient au genre antique des basia, les poèmes de baisers, mais avec une locutrice qui mène la transaction : « Baise m’encor, rebaise moy & baise », puis quatre baisers rendus pour un reçu, puis dix de plus. Il a beaucoup gêné, longtemps. Il explique en partie pourquoi le livre n’a plus été réédité entre 1556 et 1762.
À quel mouvement littéraire appartient Louise Labé ?
Louise Labé appartient à l’école lyonnaise, courant poétique de la Renaissance française qui se développe à Lyon dans les années 1540-1550, autour de Maurice Scève. Ce groupe acclimate en France le pétrarquisme italien et le néoplatonisme, et précède la Pléiade parisienne de Ronsard et Du Bellay.
Il ne s’agit pas d’une école au sens d’un manifeste ou d’un programme, comme le sera le Parnasse trois siècles plus tard. C’est un milieu : une ville riche, des imprimeurs, des Italiens, des femmes qui écrivent. Trois figures en donnent la mesure.
Maurice Scève
v. 1501 – v. 1564Le chef de file. Sa Délie, object de plus haulte vertu (1544) aligne 449 dizains de décasyllabes ponctués d’emblèmes gravés. Une poésie de l’hermétisme et du paradoxe, qui inaugure en France la mode des recueils inspirés des canzonieri.
Pernette du Guillet
v. 1520 – 1545Amie et interlocutrice de Scève, morte très jeune. Ses Rymes paraissent en 1545, à titre posthume. Elle est la preuve, dix ans avant Labé, qu’une Lyonnaise pouvait écrire et être imprimée.
Clémence de Bourges
Lyon, XVIe siècleDédicataire des Euvres. Labé lui adresse son épître et, à travers elle, « les vertueuses Dames ». Le geste compte autant que le texte : une femme dédie son livre à une femme.
Ce que Labé fait de cet héritage lui appartient. Scève cultive l’obscurité ; elle va droit. Le pétrarquisme parle d’une femme absente ; elle parle depuis la place de celle qui désire. Si vous voulez situer ce moment dans la longue chaîne des écoles françaises, l’article sur les mouvements littéraires du XVIIe siècle prend la suite chronologique, et celui sur les caractéristiques du romantisme montre à quel point le « je » lyrique changera encore de sens.
Louise Labé a-t-elle vraiment écrit ses poèmes ?
Oui, selon le consensus des spécialistes aujourd’hui. Une thèse universitaire soutient le contraire depuis 2006, mais elle est restée minoritaire et aucune preuve matérielle n’est venue l’étayer en vingt ans. Voici le dossier.
En 2006, Mireille Huchon, professeure de langue française à la Sorbonne, publie chez Droz Louise Labé. Une créature de papier. Sa thèse : les Euvres de 1555 seraient un canular littéraire collectif, monté par un groupe de poètes lyonnais autour de Maurice Scève, et publié sous le nom d’une femme réelle mais illettrée, une certaine Loyse Labbé, fille et femme de cordiers, à la réputation douteuse. L’éditeur parle d’une « supercherie brillante », d’une « mystification de poètes facétieux ».
Les six arguments avancés par Mireille Huchon
- L’argument social. Une femme d’origine artisanale ne pouvait posséder la culture humaniste — grec, latin, italien, néoplatonisme — que suppose le recueil.
- L’argument attributif. Des parallèles textuels rapprocheraient les sonnets d’Olivier de Magny, et Scève aurait joué le rôle d’organisateur.
- L’argument iconographique. Le portrait gravé par Woeiriot serait une figure de Méduse, signal codé de la mystification.
- L’argument contextuel. L’absence de réédition entre 1556 et 1762 trahirait une fabrication de circonstance.
- L’argument analogique. Le cas ressemblerait à des mystifications avérées, comme les Contes amoureux de Madame Jeanne Flore.
- Les témoignages hostiles. Rubys, Paradin et Calvin parlent en mauvais termes d’une « Loyse Labbé » lyonnaise.
Le livre a fait beaucoup de bruit, et il a été contesté vite. Daniel Martin répond dès décembre 2006 dans Réforme, Humanisme, Renaissance, sur trente pages. Sur la Méduse, il écrit : « rien, dans le portrait de Louise Labé, n’évoque de façon claire Méduse », et conclut que « la formule « une créature de papier » n’eût été justifiée que si elle eût été suivie d’un point d’interrogation ». Emmanuel Buron publie la même année une discussion critique dans L’Information littéraire.
La thèse de la supercherie
Mireille Huchon, 2006 · 2020 · 2021- Le milieu social de Labé rend sa culture invraisemblable.
- Le recueil serait l’œuvre d’un collectif masculin autour de Scève.
- Thèse prolongée dans Le Labérynthe (Droz, 2020).
- Consacrée par l’édition des Œuvres complètes dans la Pléiade, à l’automne 2021.
La réponse des archives
Clément & Jourde, Rajchenbach, Martin- Une cinquantaine de documents attestent une bourgeoise autonome et fortunée.
- Le privilège royal est délivré à son nom : tromper le roi serait une autre affaire qu’une farce entre poètes.
- Aucune preuve matérielle n’est venue étayer la supercherie en vingt ans.
- Édition critique chez GF-Flammarion en 2022, au programme de l’agrégation 2024.
Élise Rajchenbach, dans un entretien à La Vie des idées en mai 2022, met le doigt sur le défaut logique : « On passe allègrement de l’absence d’éléments pour expliquer à l’absence d’existence du phénomène. » Puis elle pose la question qui dérange : « Est-il si difficile d’accepter qu’une femme du peuple ait pu accéder au savoir et au savoir-faire de l’écriture ? »
Où en est-on ? La BnF juge que la thèse « ne produit pas vraiment d’arguments convaincants ». Clément et Jourde constatent qu’aucune preuve n’est venue l’accréditer et concluent que « tout résiste à la désattribution ». Rajchenbach observe qu’après quinze ans de débat, Mireille Huchon demeure à peu près seule parmi les spécialistes à soutenir sa lecture. Le paradoxe institutionnel est saisissant : la Pléiade lui a confié l’édition en 2021, au moment précis où les archives Salviati sortaient de l’oubli et où l’édition concurrente se préparait.
« Louise Labé, fantasme poétique » — France Culture.
Pourquoi ce livre pouvait-il naître à Lyon ?
Parce que Lyon est, au moment exact où Louise Labé écrit, la première place d’imprimerie d’Europe. La première presse lyonnaise est installée en 1472 par Barthélémy Buyer ; le premier livre imprimé dans la ville sort le 17 septembre 1473, le premier en français en 1476. À elles deux, Paris et Lyon assurent alors quatre cinquièmes de la production française de livres.
Au début du XVIe siècle, selon le musée d’histoire de Lyon, la ville compte 181 imprimeries et se place au troisième rang européen de l’édition, derrière Venise et Paris. Chaque atelier fait tourner une à six presses. Et surtout : « Vers 1550, Lyon devient la capitale de l’imprimerie européenne. » C’est exactement le moment où Louise Labé porte son manuscrit chez Jean de Tournes.
Lyon est alors la deuxième ou troisième ville du royaume, avec quatre foires par an et une colonie italienne considérable — d’où les banquiers florentins, les livres venus de Venise, la musique, le pétrarquisme de première main. Le déclin s’amorce vers 1560 avec les guerres de Religion. La fenêtre pendant laquelle un livre comme celui de Labé pouvait exister n’a pas duré une génération. Si le sujet des maisons qui font paraître les poètes vous intéresse au-delà du XVIe siècle, j’ai consacré un article aux éditeurs de poésie d’aujourd’hui.
Où lire Louise Labé aujourd’hui ?
Le fac-similé de l’édition originale est consultable en ligne : la BnF a numérisé un exemplaire des Euvres de 1555, accessible sur Gallica. C’est le seul endroit où vous verrez la graphie authentique, les italiques, le grec de la page d’hommage. Pour une lecture suivie, quatre éditions modernes comptent.
Œuvres de Louise Labé
Éd. Charles Boy · Alphonse Lemerre · 1887L’édition de référence ancienne, longtemps la seule disponible. C’est elle qui circule dans la plupart des reprises en ligne du texte.
Œuvres complètes
Éd. François Rigolot · Flammarion · 1986L’édition de poche qui a fait entrer Labé dans les bibliothèques d’étudiants, avec l’attribution traditionnelle assumée.
Œuvres complètes
Éd. Mireille Huchon · Bibliothèque de la Pléiade · 2021Le texte dans la collection la plus prestigieuse, mais présenté par l’auteure de la thèse de la supercherie. À lire en connaissant le cadre.
Œuvres
Éd. M. Clément & M. Jourde · GF-Flammarion · 2022L’édition adossée au dossier d’archives, avec présentation, notes et appareil critique. Elle était au programme de l’agrégation de lettres modernes 2024.
Une curiosité mérite le détour : en 1917, Rainer Maria Rilke traduit les vingt-quatre sonnets en allemand pour l’Insel-Verlag de Leipzig, sous le titre Die vierundzwanzig Sonette der Louize Labé, Lyoneserin: 1555. Le sonnet VIII y devient « Ich leb, ich sterb: ich brenn und ich ertrinke ». Un poète majeur du XXe siècle a donc consacré un volume entier à une autrice que la France du même moment lisait à peine.
Sur le plan scolaire, une précision utile : Louise Labé ne figure pas au programme national d’œuvres du baccalauréat de français, et pour une raison structurelle. L’objet d’étude « Poésie » en classe de première est borné au XIXe-XXIe siècle — pour 2026-2027, Rimbaud, Ponge et Hélène Dorion. Une poétesse du XVIe siècle en est mécaniquement exclue. Elle reste en revanche très pratiquée en seconde, dont l’objet d’étude couvre la poésie du Moyen Âge au XVIIIe siècle sans liste limitative, ce qui explique l’abondance des éditions scolaires. Si vous préparez un commentaire, la méthode d’analyse littéraire et l’article sur le symbolisme vous donneront de quoi comparer deux façons de faire chanter un « je ».
Le nom a tenu
Il y a quelque chose de troublant à voir un dossier se retourner sous nos yeux. Pendant quatre siècles, on a chargé Louise Labé de tout : la courtisane, l’amazone de Perpignan, la savante en cinq langues, l’amante d’Olivier de Magny. Puis, en 2006, on lui a retiré la seule chose qui lui appartenait vraiment — ses vers.
Ce sont les archives qui ont répondu. Pas un manifeste, pas une pétition : des actes notariés, un registre de banque florentine retrouvé à Pise, un privilège royal, une pierre tombale commandée en août 1566. Une femme qui plaçait mille écus en emprunts d’État et qui obtenait du roi un droit d’imprimer à son nom n’avait besoin de personne pour prêter sa signature.
Reste le livre, qui n’a jamais eu besoin de ce débat pour tenir debout. Quatre siècles et demi après l’atelier de Jean de Tournes, la première ligne du sonnet VIII fait encore exactement ce qu’elle est venue faire : « Ie vis, ie meurs. » Trois mots, deux fois le même souffle, et personne ne s’est jamais demandé de qui ils étaient en les lisant à voix haute.




