L’ESSENTIEL EN BREF
- PÉRIODE1688 – 1763, XVIIIe siècle français
- MOUVEMENTLumières — versant intime
- INVENTIONLe marivaudage, art de dire l’amour à demi-mot
- PIÈCE EMBLÉMATIQUELe Jeu de l’amour et du hasard (1730)
- CHEF-D’ŒUVRELes Fausses Confidences (1737)
- CONSÉCRATIONÉlu à l’Académie française en 1742, contre Voltaire
Le marivaux mouvement littéraire est une question qui revient sans cesse en classe de première : à quel mouvement appartient l’auteur du Jeu de l’amour et du hasard ? La réponse rapide — les Lumières — est juste mais incomplète.
Si vous avez déjà laissé filtrer un intérêt amoureux sans le formuler franchement, en pesant chaque mot pour ne pas trop vous dévoiler tout en espérant être compris, vous avez fait du marivaudage. Le terme vient d’un dramaturge du XVIIIe siècle qui ne ressemble ni tout à fait à Voltaire, ni tout à fait à Diderot.
D’abord, il invente une langue de théâtre qu’aucun de ses contemporains n’a su pratiquer. Ensuite, il met sur scène une mécanique du sentiment qui n’a rien perdu de son actualité. Voici ce qu’il faut savoir pour situer Marivaux dans son siècle, comprendre ce qu’on appelle le marivaudage, et lire ses trois pièces majeures avec un œil neuf.
Marivaux, un homme du XVIIIe siècle entre deux mondes
En effet, avant de répondre à la question du mouvement littéraire, il faut d’abord situer l’homme. Marivaux naît en 1688 et meurt en 1763. Autrement dit, il vit l’essentiel du XVIIIe siècle français — celui des cafés, des salons, du théâtre italien réinstallé à Paris, des premières publications encyclopédiques. Cependant, ce ne sont pas les grandes idées politiques qui l’occupent. Il observe les manières, les hésitations, les détours du langage amoureux.
Pierre Carlet de Chamblain de Marivaux : le vrai nom derrière le pseudonyme
D’abord, peu de lecteurs le savent, mais Marivaux n’est qu’un nom de plume. De son vrai nom, l’auteur s’appelle Pierre Carlet de Chamblain de Marivaux. La particule lui vient d’une terre familiale modeste, et il choisit très tôt de signer simplement « Marivaux » pour ses textes. Par ailleurs, sa biographie courte tient en quelques lignes marquantes : fils d’un fonctionnaire de la Monnaie de Riom, étudiant en droit qu’il abandonne pour les lettres, fréquentation des salons parisiens dès la vingtaine, élection à l’Académie française en 1742 contre Voltaire — qui ne lui pardonnera jamais cet affront.
Une élection à l’Académie en 1742 — contre Voltaire — que le philosophe lui fera payer jusqu’à sa mort, par des sarcasmes dont le plus célèbre est cette formule cruelle sur les « œufs de mouche pesés dans une balance de toile d’araignée ».
— L’AFFRONT QUE VOLTAIRE N’A JAMAIS DIGÉRÉ
La notice d’autorité de la BnF détaille la chronologie complète de cette vie discrète et productive.
Le mouvement littéraire de Marivaux : un siècle charnière entre Molière et Beaumarchais
Pour bien situer le mouvement littéraire de Marivaux, il faut comprendre qu’il écrit dans un entre-deux théâtral souvent mal compris. D’un côté, Molière l’écrase de son ombre depuis un demi-siècle. De l’autre, Beaumarchais n’a pas encore inventé Figaro.
Le théâtre français de l’époque oscille entre la tragédie classique en perte de vitesse et une comédie en quête de renouvellement. C’est précisément dans cet interstice que Marivaux trouve sa place. En effet, il écrit pour deux troupes très différentes — les Comédiens-Français et surtout les Comédiens-Italiens — et il adapte son style à chacune.
Pour situer cette période dans la longue histoire des courants français, vous pouvez consulter notre frise chronologique de la littérature qui replace Marivaux entre la fin du classicisme et l’aube du préromantisme.
MARIVAUX EN DATES
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1688Naissance à ParisPierre Carlet de Chamblain naît dans une famille de la petite bourgeoisie de robe.
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1720La ruineL’effondrement du système de Law engloutit sa fortune. Il vivra de sa plume.
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1725L’Île des esclavesPetite utopie en un acte, où maîtres et serviteurs échangent leurs rôles.
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1730Le Jeu de l’amour et du hasardLa pièce qui fixe pour toujours la mécanique du marivaudage sur scène.
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1737Les Fausses ConfidencesLe chef-d’œuvre : flirt, classes sociales et argent dans la même intrigue.
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1742Académie françaiseÉlu contre Voltaire, qui ne lui pardonnera jamais cet affront.
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1763Mort à ParisIl s’éteint à 75 ans après un long demi-siècle de travail littéraire.
Marivaux et le mouvement littéraire des Lumières
Voilà donc la réponse courte à la question : Marivaux appartient au mouvement littéraire des Lumières. Toutefois, cette étiquette mérite d’être nuancée. On ne le lit pas comme on lit Voltaire ou Rousseau, et il serait réducteur de le ranger sans précaution dans la même catégorie.
Pourquoi rattacher le mouvement littéraire de Marivaux aux Lumières ?
Plusieurs traits rattachent solidement Marivaux au mouvement :
- L’observation rationnelle des mœurs — ses pièces fonctionnent comme de petites expériences sociales où deux personnages sont isolés pour voir comment ils réagissent.
- La remise en question de l’ordre établi — notamment dans L’Île des esclaves, où maîtres et serviteurs échangent leurs rôles le temps d’une cure morale.
- Une écriture journalistique typique des Lumières — il a longtemps tenu le Spectateur français, inspiré de la presse anglaise, qui observe la société et discute ses conventions.
- Le sentiment comme matière d’enquête — il défend l’idée que les émotions méritent la même attention analytique que les idées politiques.
Marivaux fait donc bien partie du mouvement, mais il en occupe la marge intime, là où Diderot et Voltaire en occupent le centre polémique.
Ce qui le distingue de Voltaire, Diderot et Rousseau
Néanmoins, Marivaux se distingue de ses contemporains illustres par trois contrastes décisifs :
- Voltaire combat — Marivaux observe.
- Diderot construit un savoir encyclopédique — Marivaux dépouille les replis d’une émotion.
- Rousseau confesse — Marivaux fait parler ses personnages à sa place.
En somme, là où les grandes figures des Lumières écrivent pour transformer la société, Marivaux écrit pour comprendre comment deux êtres en viennent à se reconnaître. C’est pourquoi certains historiens parlent à son sujet d’un « XVIIIe siècle intime », par opposition au XVIIIe siècle militant des philosophes.
Pour mieux saisir cette rupture avec les codes hérités, notre dossier sur les mouvements littéraires du XVIIe siècle permet de comparer l’héritage classique que Marivaux infléchit sans le renier.
Le marivaudage, signature du mouvement littéraire de Marivaux
Si l’on doit retenir une seule chose du marivaux mouvement littéraire, c’est l’invention d’une mécanique de dialogue absolument inédite à laquelle on a fini par donner son nom : le marivaudage. Le mot n’est pas une coquetterie de critique — il désigne une manière précise d’écrire la parole amoureuse, et il repose sur trois ressorts qu’il vaut la peine d’isoler.
Comment fonctionne une scène de marivaudage chez Marivaux
Le principe est simple à formuler, redoutable à écrire. Deux personnages s’aiment ou commencent à s’aimer. Cependant, aucun des deux ne veut le reconnaître le premier.
Du coup, ils tournent autour. Ils avancent un mot, ils le reprennent. De plus, Marivaux pousse le raffinement jusqu’à montrer que les personnages se découvrent eux-mêmes au fur et à mesure qu’ils parlent : ils ne savent pas encore ce qu’ils ressentent, ils le formulent en le disant.
Du nom propre au nom commun : la postérité du mot
Le mot « marivaudage » a quitté les pages des manuels pour entrer dans la langue courante. Selon le Larousse, il désigne aujourd’hui un échange galant fait de fines nuances et de subtilités. En clair, un flirt qui ne dit pas son nom.
Il est notamment passé dans la langue parce qu’aucun autre auteur n’avait isolé cette mécanique avec autant de précision. Par ailleurs, peu de patronymes littéraires ont connu un tel destin lexical — on ne dit pas « voltairer » ou « rousseauer ».
Pourquoi ça résonne encore avec nos flirts contemporains
Et c’est là que la chose devient troublante. Trois siècles après, la mécanique fonctionne toujours. Quand vous laissez entendre un intérêt à quelqu’un sans jamais le formuler nettement, quand vous jaugez ses réactions, quand vous testez ses propres sentiments en même temps que vous testez les vôtres, vous reproduisez exactement ce que Silvia et Dorante font sur scène.
À titre personnel, ce qui me frappe le plus chez Marivaux, c’est de retrouver dans ses pièces écrites en 1730 exactement les mêmes hésitations qu’on observe aujourd’hui au début d’une relation. Ce jeu où l’on jauge l’autre sans conviction, où l’on laisse filtrer un intérêt sans trop se dévoiler, où l’on évalue la réaction avant d’oser le mot suivant — Marivaux a mis ça en mots il y a près de trois cents ans, et le squelette n’a pas bougé.
— UNE RÉSONANCE QUI TRAVERSE LES SIÈCLES
La forme contemporaine est évidemment moins codifiée — pas de marquise, pas de domestiques, pas de tirades en alexandrins. Mais le squelette est identique. On évalue l’autre, on se protège, on avance masqué, on relit les messages avant de les envoyer.
En somme, Marivaux décrit avec trois siècles d’avance ce que tout début de relation contient encore aujourd’hui de retenue et de stratégie. C’est probablement pour cela que ses pièces survivent aux modes : elles touchent à quelque chose de stable dans la manière humaine de tomber amoureux.
Trois pièces pour comprendre le mouvement littéraire de Marivaux
Ensuite, avant d’entrer dans le détail des œuvres, il convient de préciser que Marivaux a écrit une trentaine de pièces et deux romans importants. Toutefois, trois titres concentrent l’essentiel de ce que la postérité a retenu de son genre littéraire.
Le Jeu de l’amour et du hasard : le déguisement comme révélateur
Créée en 1730 chez les Comédiens-Italiens, cette pièce est la porte d’entrée naturelle dans l’œuvre de Marivaux. Le dispositif est connu : Silvia, fille de bonne famille, se déguise en servante pour observer le prétendant qu’on lui destine.
Sans qu’elle le sache, le prétendant Dorante a eu exactement la même idée et se présente déguisé en valet. Les deux jeunes gens tombent amoureux — mais chacun se croit en train d’aimer quelqu’un d’une classe sociale inférieure, ce qui leur paraît scandaleux.
Toute la pièce tient dans cette tension : ils s’aiment, ils luttent contre ce sentiment qu’ils jugent inavouable, et chaque réplique avance d’un pas vers l’aveu sans jamais le formuler tout à fait. La pièce reste aujourd’hui la plus jouée de son auteur, et elle fournit le matériau pédagogique idéal pour qui veut s’initier à l’analyse littéraire du dialogue marivaudien.
L’Île des esclaves : quand le marivaudage rencontre l’utopie sociale
Écrite en 1725, cette courte pièce en un acte place Marivaux du côté le plus politique des Lumières. Le dispositif est radical : sur une île grecque imaginaire, les maîtres et leurs esclaves échangent leurs rôles pendant le temps d’une cure morale.
Pendant quelques heures, le valet Arlequin donne des leçons à son maître Iphicrate, et la servante Cléanthis humilie sa maîtresse Euphrosine. C’est un texte court, drôle, et beaucoup plus mordant qu’on ne le dit.
En effet, il anticipe de soixante ans la critique des privilèges et pose la question — restée pertinente — de savoir si l’inégalité sociale est naturelle ou seulement héritée. Bien sûr, la fin reste prudente : tout le monde rentre chez soi, l’ordre est rétabli. Or, ce qui s’est dit pendant la pièce ne s’oublie pas.
Les Fausses Confidences : aimer en travers des classes sociales
Créée en 1737, cette pièce constitue peut-être la plus subtile des trois. Dorante, jeune homme noble mais ruiné, se fait engager comme intendant chez Araminte, riche veuve. Évidemment, il l’aime déjà avant d’entrer chez elle.
Toutefois, la situation rend l’aveu impossible : un employé sans le sou ne déclare pas sa flamme à sa patronne. C’est donc par une série de confidences savamment orchestrées — fausses, comme l’annonce le titre — que la vérité va se frayer un chemin jusqu’à l’esprit d’Araminte.
Cette pièce est celle où le marivaudage croise frontalement les questions d’argent et de classe sociale. En somme, on y flirte, mais on n’oublie jamais ni qui gagne sa vie ni qui détient la fortune. C’est ce mélange de finesse psychologique et de réalisme social qui en fait, pour beaucoup de spécialistes, le chef-d’œuvre absolu de l’auteur.
Le mouvement littéraire de Marivaux : de Voltaire à Truffaut, un long malentendu
Par ailleurs, le destin critique du mouvement littéraire de Marivaux mérite une mention à part, tant il a oscillé d’un extrême à l’autre. Du vivant de l’auteur, ses contemporains se montrent souvent durs. Voltaire, jaloux et caustique, lance sa fameuse formule.
Il a passé sa vie à peser des œufs de mouche dans une balance de toile d’araignée.
— VOLTAIRE, à propos de Marivaux
Évidemment, la phrase fait mouche au sens premier. Elle colle à Marivaux pendant près d’un siècle. On l’accuse de préciosité, de maniérisme, de couper les cheveux en quatre.
En définitive, ce qui passait pour de la coquetterie verbale apparaît désormais comme une des analyses les plus fines de la naissance du sentiment amoureux jamais écrites en français.
Marivaux à (re)lire aujourd’hui
Ensuite, bien sûr, toutes les pièces de Marivaux n’ont pas vieilli de la même façon. Voici une porte d’entrée qui privilégie les textes les plus vivants.
Le marivaudage n’a pas pris une ride
En définitive, revenons à notre point de départ. Le mouvement littéraire de Marivaux trouve sa réponse dans une articulation : oui, les Lumières, mais des Lumières intimes, occupées du sentiment plutôt que de la polémique.
Surtout, Marivaux ajoute à son siècle une invention durable — cette manière de faire parler les personnages amoureux sans qu’ils osent jamais aller au bout de leur phrase. Trois siècles plus tard, vous reconnaîtrez le procédé dans les premiers messages échangés au début d’une histoire, dans les regards qui s’attardent trop longtemps, dans les phrases qu’on retire avant d’envoyer.
Marivaux n’a pas seulement écrit pour son temps : il a mis en mots quelque chose qui ressemble à une constante humaine. C’est peut-être pour cela que ses pièces continuent de se jouer, à Paris comme ailleurs, sans avoir besoin qu’on les modernise. Le marivaudage se débrouille très bien tout seul — il vous attendait simplement quelque part au creux de votre prochaine hésitation amoureuse.



